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Quartier libre Seulement tu coules

avril 2016 | Le Matricule des Anges n°172 | par Xavier Person

Je suis bien embarrassé, je ne vois pas quoi dire encore une fois du livre dont je voulais vous parler. Je m’étais pourtant promis d’arrêter de ne pas parler des livres dont je parlais, j’allais enfin dire oui à ce sur quoi j’écrivais et je me retrouve avec un livre qui dit non. Qui me demande de ne pas en rajouter. L’idéal pour son auteur aurait été d’écrire sans laisser aucune trace, nulle œuvre où se trouver enfermé. Le mieux pour lui serait d’ouvrir en écrivant un chemin qui sans cesse déborde de lui-même, qui ne soit pas un chemin. « Si tu traces une route, attention, tu auras du mal à revenir à l’étendue  », écrivait-il. Rêvant de ne pas renoncer à cette étendue, se perdant dans de lointains intérieurs, ses livres au fond rêvent de n’être pas des livres, son écriture finit par dessiner des signes qui ne se laissent pas attraper. Elle invente des gestes insaisissables, irréductibles à quelque langage, quelque pensée. Réaliser, faire une œuvre, exister comme l’auteur de celle-ci, conforter sa figure, occuper le terrain médiatique, comme on dirait aujourd’hui, réussir est tout le contraire de ce qu’il désirait, c’est ce que dit ce livre qui n’est pas un livre, mais juste une suite de lettres où l’auteur en question dit non, sur tous les tons : non, ne publiez pas mes livres épuisés, s’il vous plaît pas de dossier sur mon œuvre, merci de ne pas publier ma photographie, merci de rien publier dans votre anthologie, aucun poème et d’ailleurs ce ne sont pas des poèmes, s’il vous plaît pas d’interviews, pas de prix littéraires, surtout pas, pas de colloques, je vous en prie, pas d’adaptations scéniques, pas de chansons, ne me faites pas entrer dans la bibliothèque de la Pléiade de mon vivant puisque je suis vivant, pas de livres de poches, non merci.
Dans Donc c’est non, Jean-Luc Outers a réuni des lettres de refus d’Henri Michaux. Autant le dire, l’intérêt littéraire est mince. Le seul plaisir de lecture tient à l’insistance, à la netteté de ce non. On avait fini par oublier que la littérature pouvait trouver sa force de ce refus. On se prend à rêver d’une littérature négative, qui ne voudrait pas en rajouter du côté de la littérature, qui se nourrirait de son indétermination, de son échec, de ses impasses, de ce qui demeure en elle d’irréalisé, d’impossible à attraper. On se prend à imaginer écrire dans ce refus, cette improductivité revendiquée. On relit Poteaux d’angle : « Les heures importantes sont les heures immobiles. Ces fractions de temps arrêtées, minutes quasi mortes sont ce que tu as de plus vrai, ne les possédant pas, n’étant pas par elles possédé, sans attributs, et que tu ne pourrais « rendre », étendue horizontale par-dessus des puits sans fond. » On va relire Michaux pour retrouver cette étendue sans bords, faire du ski dans les puits, apprendre par rêverie, apprendre à désapprendre, faire avec ses défauts, garder intacte sa faiblesse, ne pas chercher à acquérir des forces qui ne sont pas les siennes, ne rien acquérir, voyager pour ne rien posséder, nager à l’intérieur de soi-même, aller jusqu’au bout de nos erreurs, mener des combats sans corps, élever un cheval dans un appartement, colloquer avec les singes, ne se délivrer d’aucune incertitude, etc.
Je suis bien embarrassé de n’avoir rien à dire de ce livre qui n’est pas un livre et en même temps, j’avoue, je ne me vois pas lire un livre qui prétende exister et se complaise à lui-même. Je reconnais que tous ces auteurs tellement satisfaits parfois m’épuisent, qui non contents de n’avoir par honte de s’être laissés prendre à une quelconque écriture, à quelque sujet minuscule, quelque infime réussite stylistique, vont jusqu’à promouvoir leurs livres, confondent réseaux sociaux et marketing, nous envahissent de leurs autopublicités, cèdent à cette « vedettomanie » que méprisait Michaux. « Du moins, que je ne finisse pas gavé de mon propre nom.  », écrivait-il à Marcel Arland. Du moins, que nous ne finissions pas par croire que nos livres valent quoi que ce soit au regard de nos échecs, de nos impossibilités, de tous nos naufrages. Je reprends quant à moi ma lecture de Poteaux d’angle  : «  Qui sombre journellement n’a pas besoin d’un paquebot et d’un iceberg à la dérive pour couler, couler indéfiniment. Pas besoin de mise en scène. Pas de Titanic. Ni d’Atlantide. Pas d’accompagnement et rien à voir. Seulement tu coules.  »

DONC C’EST NON DE HENRI MICHAUX
Lettres réunies, présentées et annotées par Jean-Luc Outers,
Gallimard, 191 pages, 19,50

Seulement tu coules Par Xavier Person
Le Matricule des Anges n°172 , avril 2016.
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