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Intemporels Droit de veto

mai 2016 | Le Matricule des Anges n°173 | par Didier Garcia

En 1952, Yves Gibeau adressait à la Grande Muette et à la connerie humaine cet uppercut de plus de 400 pages.

Allons z’enfants

Simon Chalumot a 12 ans lorsque son père, adjudant à la retraite et ancien combattant de 14-18, décide de l’envoyer à l’école des enfants de troupe des Andelys. Si on lui avait demandé son avis, le jeune homme aurait sans doute déclaré qu’il préférait devenir explorateur, mais son père lui aurait rétorqué qu’il n’y avait pas lieu de discuter et que son avenir était tout tracé…
À l’heure où d’autres découvrent les joies innocentes du collège Simon se heurte à la bêtise, laquelle n’est décidément pas son fort. Pour tenter d’y échapper (elle lui est insupportable), tous les moyens sont bons : la lecture (tour à tour Jules Verne, Alexandre Dumas, Alphonse Daudet, Jack London, qu’il dévore dans les toilettes, « insensible au froid, à la fatigue »), l’insoumission (elle sera de tous les instants : refus de s’inféoder, de rentrer dans le rang, se laisser abrutir, défiler comme il faut…), l’évasion (elle tournera court), ou le suicide (il échouera, et c’est tant mieux, y compris pour le lecteur).
Malheureusement pour lui, dans l’institution militaire qui l’accueille (ce qui est d’ailleurs beaucoup dire), la bêtise a la peau dure : il n’en viendra jamais à bout. Et même lorsqu’il pensera s’en être définitivement débarrassé, pouvant enfin vivre de sa passion pour le septième art, ce sera la Guerre qui le rattrapera… Entre ces deux bornes temporelles Simon aura dilapidé dix bonnes années de sa vie, dans un chemin de croix qui lui aura fait quitter les Andelys pour l’emmener jusqu’à Tulle (où les élèves sont astreints « à limer des cubes ou des parallélépipèdes de ferraille » une heure par jour) puis à Saumur et à Toul. Mais changer de cadre, ce n’est guère que changer de bourreau : où qu’il aille, la bestialité est la même. Et l’obscurantisme la philosophie qui prévaut. Le moins que l’on puisse dire est que l’apprentissage de ce « serviteur involontaire du pays » aura été particulièrement laborieux.
Pendant dix ans, on lui a donc servi les sentiments nobles dont son père lui avait rebattu les oreilles depuis sa prime enfance, et qui lui donnaient la nausée. C’était toujours la même histoire « de pays à défendre, de traditions à ne jamais renier, de sacrifices consentis à la France par des centaines d’anciens élèves morts au champ d’honneur », alors que ce qu’il voulait, lui, c’était simplement ne pas perdre sa conscience. Rester lui-même, sans se fondre dans aucun moule. Sans se renier, sans s’aliéner, sans céder au « léchecutage » auquel les enfants de troupe s’abandonnent si facilement pour gagner du galon. Ne jamais accepter cette vie d’esclave qu’on lui promettait : « ce qui fait le prix d’un soldat, c’est son obéissance et sa stricte interprétation de la discipline ». Et s’il a pu leur tenir tête pendant plus de dix ans (il faut reconnaître que dans le rôle du parfait contempteur Simon ne manquait ni de classe ni d’opiniâtreté) c’est qu’il savait déjà exactement ce qu’il en était avant de devenir un enfant-soldat. Au contact de son père, il avait compris qu’être militaire c’est « renier tout progrès, toute civilisation, s’identifier, mais avec moins de courage et plus d’hypocrisie, à la race des seigneurs pour qui les serfs et les valets étaient censés ne posséder ni âme, ni cœur, ni cerveau ».
Chacun l’aura compris : ce roman est un véritable brûlot (pas une page qui ne baisse la garde devant l’adversité), et pourtant il n’a rien de lourd, rien de larmoyant, rien d’exagérément pesant (l’élan qui le porte est à la fois celui de la jeunesse et celui de la contestation). Il se dévore plutôt à pleines dents. On pourrait même dire qu’il se lit tout seul, sans effort apparent, et le mérite n’en revient pas à son intrigue, laquelle ne brille pas par sa subtilité (elle repose sur le seul passage du temps, qui propulse le protagoniste de l’adolescence à l’âge adulte). C’est sans doute qu’Allons z’enfants… (adapté au cinéma en 1981 par Yves Boisset, avec Jean-Pierre Aumont, Lucas Belvaux et Jean Carmet) est de ces romans qui sont beaucoup plus que ce qu’ils racontent, et qui se prêtent à de multiples lectures. On peut bien sûr le lire comme un réquisitoire féroce contre l’armée (publié qui plus est en pleine guerre d’Indochine et au début du conflit algérien), et contre tout ce qui a charge d’exercer du pouvoir : « Les flics, les patrons, les militaires, les curés, c’est du pareil au même. I sont là exprès, tous, pour emmerder le peuple » (les propos ne sont pas d’une grande élégance rhétorique, mais tout est dit). Il cache aussi un roman de formation (laquelle ne mène nulle part, sinon dans le mur le plus proche), ainsi qu’un formidable plaidoyer pour la plus grande des libertés : celle de pouvoir décider à tout moment de sa vie. Quelle que soit l’époque, c’est une évidence qu’il n’est jamais vain de rappeler.
Didier Garcia

ALLONS Z’ENFANTS…
D’YVES GIBEAU
Le Dilettante, 448 pages, 23

Droit de veto Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°173 , mai 2016.
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