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Zoom La voix de la prose

mai 2016 | Le Matricule des Anges n°173 | par Richard Blin

Dans un roman débordant de langue, Jean-Paul Goux poursuit sa réflexion sur le temps et la nature du désir d’habiter.

L' Ombre s’allonge

Auprès du lit où gît Arnaud, leur ami très cher, qu’une commotion cérébrale a définitivement éloigné du monde, le condamnant à ne parler que par mots « en pâte, sans reliefs ni contours, une boue de mots, fondus dans une voix inconnue, et puis des hoquets de sanglots tandis qu’il cherche vos yeux proches, vous regarde beaucoup », Vincent et Clémence, bouleversés, se souviennent, laissent libre cours à tout ce qui leur revient à l’esprit.
S’élevant à tour de rôle, chacune de leur voix évoque l’ami à travers quelques épisodes mémorables – sa rencontre, des balades ou des visites faites ensemble, des soirées, des conversations anciennes, des lettres… – en tentant, par-delà tous les mouvements qui peuvent agiter l’âme en ces moments, de comprendre ce qui a pu le pousser à quitter Paris, où il vivait dans un petit appartement avec fenêtre sur les toits, pour la province. Certes, avec l’âge, il était devenu le contempteur de lui-même et de ce qu’il appelait « les choses du monde où nous sommes », à commencer par les transformations et les aménagements modifiant l’allure de la ville mais aussi ses usages possibles et la manière d’y vivre. Une ville, que « les ignominies du marché des logis » et la découverte d’un lieu où il lui sembla qu’il ferait bon de vivre – « dans le bleu du ciel, le vert des collines et toutes les couleurs des argiles cuites » – le conduisirent à quitter pour une vraie maison avec un jardin clos de murs, dépendance d’un hôtel datant du XVIIIe siècle, sis au milieu de la vieille ville de Maranche.
Ce lieu que Vincent et Clémence – en intellectuels parisiens vieillissants ne jurant que par la ville-lumière – n’auront cessé de dénigrer, ils vont peu à peu découvrir qu’il a fait le bonheur de leur ami, alors qu’ils étaient persuadés du contraire. Incapables d’admettre qu’on pouvait quitter Paris définitivement et redoutant donc « qu’il s’engloutisse dans le bocal provincial de Maranche où sa vie s’étoufferait peu à peu sans qu’il le sache », ils avaient préféré croire qu’Arnaud avait agi par dépit, qu’il lâchait prise, qu’il était entré dans « le temps des vieux », et ce alors même qu’ils avaient tous les éléments pour voir et savoir. Pourquoi ce regard aveugle sur Arnaud ? Comment peut-on ainsi « passer à côté » de quelqu’un avec autant d’arrogance ? Se méconnaître à ce point dans l’amitié ? Autant de questions autour desquelles Jean-Paul Goux tisse – et poursuit après la trilogie des Quartiers d’hiver (Le Séjour à Chenecé, les Hautes Falaises, L’Embardée) – sa longue et magistrale réflexion sur le temps et les lieux que l’homme tente de faire siens.
Une réflexion qu’il mène en exploitant à merveille les ressources qu’offre la prose du roman. On sait le ton si singulier de ses romans, l’ampleur de sa phrase, longue, insinuante, se développant en spirale à la manière d’un escalier à vis. Une phrase qui trouve appuis et relais dans une syntaxe qui donne au texte son mouvement et son allant, qui impose une voix qui se fait l’écho d’autres voix, un peu comme dialogueraient des instruments se saisissant l’un l’autre de leurs thèmes. Conjugué à l’ordre aléatoire du retour des souvenirs, et aux jeux d’échos et de résonances intérieures qu’ils engendrent, ce concert de voix parvient à rendre l’épaisseur du temps comme à imposer la présence de chaque sujet dans son dire. C’est elle, cette voix de la prose – qui est entier plaisir de la langue – qui soude les différentes séquences descriptives où le temps est comme suspendu et au long desquelles semble se chercher l’obscur objet du désir de bâtir ou du choix d’habiter – qui n’a rien à voir avec la nécessité de se loger. Ainsi Arnaud avait su tout de suite, dès qu’il était entré dans le jardin, « qu’il avait trouvé ce qu’il ignorait avoir attendu, mais qu’il était alors incapable de nommer ». Il avait trouvé la forme correspondant à son rêve d’habiter, « une vraie maison dont je peux m’échapper sans la quitter, rentrer pour me sentir dehors, où je peux demeurer sans m’y enfermer ». Car habiter, c’est « être mis en sûreté, séjourner dans ce qui vous ménage, vous permet de prendre la mesure de l’étendue de ce que vous êtes, vient le revêtir d’une forme ». C’est s’installer dans la permanence d’une forme et jouir d’un jardin clos où déposer du temps de sa propre vie, tout en sachant, comme Arnaud l’avait fait lire à ses amis, dans un vieux roman, que « la beauté d’un jardin, lorsqu’on y vit, vous apprenait qu’on n’habite pas la beauté, qu’on ne peut que s’y mesurer dans une violence jamais éteinte qui vous rend muet et vous dévore ». Comme allait le faire la disparition de la propriétaire des lieux, et le désir de vendre de ses héritiers…
Richard Blin

L’OMBRE S’ALLONGE
DE JEAN-PAUL GOUX
Actes Sud, 144 pages, 15

La voix de la prose Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°173 , mai 2016.
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