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Domaine français La plaie et le baume

septembre 2016 | Le Matricule des Anges n°176 | par Richard Blin

Faire détonner les contrastes, célébrer le geste juste, Marc Graciano écrit à contre-nuit contre le bourdonnement du grand malheur.

Au pays de la fille électrique

C’est sur des hoquets de nuit, le supplice d’une jeune femme souillée, abyssalement, par la scabreuse industrie de quatre violeurs, que s’ouvre le troisième roman de Marc Graciano, après Liberté dans la montagne (2012) et Une forêt profonde et bleue (2015), tous deux chez José Corti. Un prologue qui montre le désir qui tue, l’infinie cruauté des hommes, et met en scène ce que Sade appelait le « bourbier du vice humain », le Mal tel qu’il est, que personne ne veut le voir. Graciano, lui, montre la réalité du viol, systématique et hiérarchisé, d’une fille avant son abandon sur le sol d’un hangar désaffecté. « Elle ne faisait plus que geindre maintenant, comme un animal qui est revenu crever dans son nid. »
À ce prologue succèdent 84 séquences nous entraînant dans le sillage de celle qui, jugée intolérablement belle, sans doute, a été laissée toute brisée. On la retrouve en train de marcher le long d’une route. « Elle avait attaché sur une dread, avec un petit élastique rose, des plumes d’oiseaux qu’elle avait trouvées sur le bord de la nationale et qu’elle avait trouvées belles et les plumes flottaient doucement dans les remous de l’air durant sa marche. » Murée dans son silence, elle avance, et par ce mouvement qui la porte en avant, elle tourne ostensiblement le dos à ce qu’elle laisse derrière elle. Elle marche pour sortir de la nuit ouverte au fond d’elle-même, pour accorder douleur et paix, rompre avec toutes les formes d’aliénation. Entre fuite et quête de soi-même, elle marche, entièrement vouée à l’éclat furtif de la vie réduite à ses données élémentaires – se nourrir, se laver, dormir. Une manière d’être totalement présente à l’ici maintenant, à ce précaire et à ce transitoire qui font le « dévêtu » de la condition humaine. Un cheminement qui passe par un rapport spécifique à la nature, aux animaux et aux éléments, relève de l’art d’entrelacer son intimité au monde. Qui offre à vivre des instants traversés de grâce plus ou moins turbulente ou des journées où rien ne se passe que le mûrissement du moment où quelque chose arrivera, où il sera nécessaire de faire face à l’imprévu, à la fièvre, aux gendarmes, à l’hôpital psychiatrique…
Des scènes ou des situations qui font chacune l’objet d’une séquence répondant toujours à la même formule : une séquence = un chapitre = un paragraphe = une phrase. Tout l’art de raconter de Marc Graciano réside dans cette façon d’épouser le réel dans ses moindres méandres, de décrire les gestes, les soins et les besoins du corps aussi bien que le monde parallèle des animaux, des oiseaux ou de ceux qui savent voir, dans un marais par exemple, un être vivant, « un être unique et doté d’esprit ». Un art qui passe par la souplesse rythmique d’une phrase qui enchaîne les propositions les unes aux autres à l’aide de « et » ou de «  puis ». Une phrase qui a quelque chose d’héroïque dans son obstination à les accumuler comme pour mieux souligner la façon dont les choses se dévoilent progressivement à la vue. Toute une stratégie du faire voir – du détail qui fascine ou de la sensation qui contient tout un univers – est ici à l’œuvre à travers une esthétique de l’émergence, un art des notations qui cristallisent la vérité d’un geste ou d’un lieu. Un style, une manière de découper le réel, qui donnent à sentir l’épaisseur du visible autant que son existence muette et qui, conjoints au côté litanique de la description, contribuent au caractère envoûtant de cette prose. Rien de plus fascinant, en définitive, que la précision, l’entrelacs du dire et du voir, pour suggérer les douceurs invaincues du pays de la fille électrique.

Richard Blin

Au pays de la fille électrique,
de Marc Graciano
José Corti, 160 pages, 19

La plaie et le baume Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°176 , septembre 2016.
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