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Poésie Un poème lampe de poche

octobre 2016 | Le Matricule des Anges n°177 | par Emmanuel Laugier

La première traduction et anthologie personnelle du danois Thomsen révèle une écriture à la lyrique discrète, nonchalante et méditative.

Les Arbres ne rêvent sans doute pas de moi

De son premier livre, City slang (1981), dont les deux mots lui vinrent du badge que portait Patti Smith lors d’un concert, à Miroir ébranlé (2011), l’œuvre de Thomsen, rassemblée en un gros volume en 2014, alors qu’il atteint à peine les 60 ans, couvre plus de mille pages. Par cette anthologie, nous en avons plus d’un dixième réparti en 59 poèmes. Le livre a été pensé comme un lent linéament serpentin, si bien que l’on ne perçoit quasi pas de fractures entre la succession des poèmes, mais des inflexions qui s’approfondissent, une légère imprécision ou maladresse de jeunesse disparaissant, pour laisser place à une netteté qui s’avance non sans se risquer vers de nouvelles tentatives d’écriture. Le lyrisme de Thomsen se donne par un détour prosaïque, la mélancolie y est secouée comme un vieil arbre branlant, la jeunesse prétendue logée dans l’ironie du corps vieux, la disparition d’un ami ré-enchantée dans la vision d’une fleur. Si l’on peut le comprendre dans la proximité de Bo Carpelan, qui fut son aîné, c’est à l’Américain James Schuyler et à son Cristal de Lithium que l’on pense plus encore, tant la forme du poème s’affirme par le double régime de la disjonction et de la liaison, ce que son traducteur Pierre Grouix appelle son « abstraction sensible ».
Au long de ses 59 poèmes, on peut lire l’exemple de cette tension, maintenue comme le surgissement « d’une voix qui vient et doit venir au milieu d’une voix qui est » disait Valéry, et l’entendre souvent se ployer dans une variété d’attaques assez sublimissimes. Ainsi p. 23, est-il question, après un très joli « oh oh oh  » planté au milieu d’un vers, qu’une « merveilleuse main svelte tend(e) / de ruisselantes roses blanches à travers la membrane / de la nuit / je me suis marié à l’eau et à sa lourde / chute / oui le froid baiser argenté de la lumière a traversé la peau / et s’est à jamais inscrit dans ma droiture / ma fierté luit dans le noir  », et plus loin, si le « Merveilleux coule sans cesse à travers le noir / dans la floraison gorgée de sang de Millejardin  », l’un des lieux de Copenhague que traverse ce livre (parmi d’autres, déshérités et abandonnés), un « Montre-moi le dehors humide de ton dedans  » ouvre la main du poème à son éros secret. Constance fine et pudique que loge Thomsen au creux de ses pages, érotique discrète, amour passager d’une nuit, la narration véhicule la situation et la syncope du vers la bouscule et la déplace : « Toute la journée tu as porté un poème d’amour / dans ta poche intérieure. / Dans le crépuscule entre la chaude poitrine et le vent / à travers le tweed de la veste / les lettres de son aimé se sont interverties / et quand tu déplies le papier sous la lampe / tu fixes un nom / qui précisément et primitivement rappelle le tien  ».
Les poèmes de Thomsen superposent en même temps plusieurs réalités perçues, comme un clignotement lumineux éclaire un angle, la rue d’en face et le coin de sa propre vie : « Nous portons nos cheveux gris sur le crâne comme des ailes / qui scintillent, quand nous nous suivons du regard. / Mais je ne peux pas supporter l’idée que la seconde / où une rose a été posée comme poutre transversale / tout en haut du poème / soit à présent soustraite du temps à venir  » (p. 53). Ailleurs le prosaïsme s’invite et forme une esquisse de vers dur, venu claquer dans le tissu velours dont on voulut l’habiller : « ceci est dédié à tout ce qui est sans domicile / et cherche une demeure / dans le fouillis sauvage du réseau électrique, / l’urine, un dessin fait sans y penser  ». Tandis que ce même poème « auquel j’ai travaillé toute la soirée / fume comme une vieille lampe. / Je vide le cendrier et sors pisser. / Chaque jour tout est fini  ».
Tel un programme, où des prescriptions se rappellent, il s’agit, finalement, de « parler jusqu’à trouver sa voix et s’oublier / poursuivre un travail jusqu’au bout et être gracié ». Tout cela forme à la fois le vœu, la croyance et le pari que Thomsen, non sans ironie, loge dans la pratique du poème. Tout avance ainsi sur le négatif d’une page cherchée, et si y « grésille un film muet » pour les vivants, c’est que « jadis et à présent / et tout ce que nous savons et ne savons pas / aussi longtemps que cela durera / doit résider dans les petites cabanes bancales des poèmes  ».

Emmanuel Laugier

Les arbres ne rêvent sans doute pas
de moi
, de Søren Ulrik Thomsen
Traduit du danois et préfacé par Pierre Grouix, Cheyne éditeur, « D’une voix l’autre », 136 pages, 23

Un poème lampe de poche Par Emmanuel Laugier
Le Matricule des Anges n°177 , octobre 2016.
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