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Traduction Céline Leroy

novembre 2016 | Le Matricule des Anges n°178

Parmi les loups et les bandits, d’Atticus Lish

Parmi les loups et les bandits

Zou Lei et Skinner, les protagonistes du premier roman d’Atticus Lish, courent beaucoup. La course est un entraînement prodigué par un père chinois dans le cas de Zou Lei, par l’armée américaine dans celui de Skinner, elle est bonne pour le corps, elle est un outil de séduction, un rite de passage, elle permet de fuir la menace, elle est souvent solitaire et toujours, elle est d’endurance.
Pour moi aussi, cette traduction aura été une course d’endurance. Juliette Ponce, l’éditrice de littérature étrangère chez Buchet Chastel, m’a proposé le texte en décembre 2014. Il ne m’a pas fallu longtemps pour l’accepter tant les qualités du roman me sont apparues d’emblée évidentes. Et à ces qualités se mêlaient quelques petits défis de traduction qu’il me tentait de relever en dépit d’une appréhension certaine (toujours ce fond d’inquiétude de ne pas rendre justice à un grand livre). Le top départ était donné. J’avais jusqu’à fin avril 2016 pour rendre ce travail, mais mon programme était déjà bien rempli. Pour ne pas risquer l’abandon à cause d’un rythme trop intense et concentré sur une poignée de mois, j’ai entamé le premier jet en parallèle de mes autres projets. Deux ou trois feuillets par jour pendant six mois environ. Ainsi, j’ai pu apprivoiser le texte sans précipitation, en repérer les difficultés et laisser le tout infuser jusqu’à ce que le temps et l’imprégnation fassent remonter à ma conscience les solutions à ces problèmes.
Parmi les loups et les bandits est un livre multiple qui va du conte moyen-oriental des temps anciens à la fable urbaine la plus contemporaine, du roman d’amour au roman de guerre en passant par les genres noir et carcéral, une tragédie tout ce qu’il y a de plus grecque, mais avec un sens du détail social et topographique emprunté à Dickens et un désir de peindre une réalité forcément chaotique et grouillante qui renvoie au modernisme de Dos Passos. Les Chinois aux dialectes exotiques y massacrent la syntaxe anglaise, les taulards endurcis de Rikers aussi, les Latino-Américains pimentent leurs interventions d’espagnol, les vétérans d’Irak usent d’un jargon militaire, les Africains-Américains s’invectivent sur une ligne rythmique et mélodique qui leur est propre, les petits blancs se traitent de niggas. Bref, ce livre est un pop-up langagier qui vous saute à la gorge tout en vous hypnotisant. La version française devait tenter de se parer des mêmes forces et qualités.
À ce stade de la course, il a fallu faire intervenir ce qui pour moi, sont les deux éléments clés de la traduction : la méthode et l’intuition (ou l’oreille). Côté méthode, il s’est agi d’interroger l’auteur sur les points sensibles, notamment pour clarifier le sens de certains termes argotiques ou pour vérifier auprès de lui que les étrangetés telles que les énumérations de produits étaient bien des traductions littérales du chinois qu’il me suffisait à mon tour de traduire littéralement de l’anglais. Pour m’aider dans cette tâche, Atticus Lish m’a également transmis les questions posées par mon homologue allemand ; curieusement, nous n’en avions quasiment aucune en commun, mais les réponses à ces interrogations m’ont néanmoins donné l’occasion de confirmer certaines de mes interprétations. J’ai aussi usé d’Internet et d’amis spécialistes pour m’orienter dans les passages « techniques » : lexique militaire pour les flash-back en Irak, terminologie religieuse pour un prêche dans une mosquée, vocabulaire de la musculation puisqu’elle est très pratiquée par les personnages. Les termes devaient sonner juste pour que le lecteur comprenne précisément de quoi il retournait sans que cela l’arrête dans sa lecture. L’éclaircissement de ces points concrets, bien que fondamental, ne représentait pas l’essentiel du travail. Il fallait ensuite se glisser dans la masse du texte, suivre son rythme tour à tour lent ou frénétique, et toujours à bonne distance : faire entendre la vivacité d’un échange entre Skinner et un gamin qui cherche la bagarre, qu’on entende la jeunesse dans les mots prononcés par ce dernier, son agressivité, potentiellement son manque d’éducation et que le lecteur l’imagine bien venant du Queens et pas d’une banlieue française ; reproduire le roulis et le fracas typiques du métro new-yorkais qui ici, offre une série de travellings sur les toits de Flushing Meadows. Ce travail de longue haleine repose in fine sur l’intuition que l’on a (que j’essaye d’avoir), les jours passant, le texte devenant plus familier, que tel mot, telle expression ou tournure de phrase respectera l’esprit du texte original.
Le marathon aura duré un an et depuis, j’ai passé le témoin au lecteur, à lui de se lancer dans ce texte, d’en traverser les paysages, d’accompagner les personnages et de franchir les obstacles avec eux, d’avoir la tête tournée par la rumeur puissante des voix, la litanie des graffitis, le clignotement des gyrophares en espérant qu’à l’arrivée, il aura oublié qu’il s’agissait d’une traduction et qu’il aura le souffle coupé par l’expérience littéraire qu’il aura vécue.

* Céline Leroy a traduit entre autres Laura Kasischke, Rachel Cusk, Richard Russo, Jeanette Winterson. Parmi les loups et les bandits est paru en septembre aux éditions Buchet Chastel.

Céline Leroy
Le Matricule des Anges n°178 , novembre 2016.
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