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Intemporels Walk the city

novembre 2016 | Le Matricule des Anges n°178 | par Didier Garcia

Entre 1938 et 1955, le journaliste Joseph Mitchell publiait dans le New Yorker des portraits truculents d’excentriques en tous genres.

Le Merveilleux saloon de McSorley

C’est un des plaisirs simples qu’offrent les florilèges, qu’il s’agisse de poèmes, de nouvelles ou, comme ici, d’articles (même si l’appellation « récits new-yorkais » leur conviendrait mieux – c’est d’ailleurs le sous-titre du volume) : la possibilité de flâner dans la table des matières, pour tenter d’y deviner les bonheurs de lecture que le recueil pourrait promettre (un peu comme si l’on visitait les cuisines avant de goûter les plats d’un chef étoilé).
Ici, on découvre des titres qui piquent la curiosité. De ces titres improbables, qui peuvent dire tout et son contraire, et vers lesquels le lecteur pourra d’emblée se diriger s’il choisit de lire ce volume dans le désordre (il n’y a bien sûr aucune obligation à prendre ces 27 textes dans l’ordre où ils sont présentés). On se demande par exemple quelle peut bien être la matière de ces articles aux titres énigmatiques : « La même chose que des glandes de singe », « J’y pigeais que dalle », « Oncle Dockery et le taureau indépendant », ou encore le curieux « Un spisme et un spasme »
Les portraits que Mitchell donne à lire sont ceux de personnages hauts en couleur : une caissière de cinéma, amie des clochards de Bowery (qui « se faufilent derrière elle pour lui taper dans le dos et l’appellent ma chérie »), un « roi des gitans », un prédicateur, une femme à barbe (longue de 35 centimètres), un homme luttant contre le blasphème et l’injure, un éleveur de tortues d’eau douce, un SDF graphomane qui se vante d’avoir écrit le plus long livre du monde, intitulé Une histoire orale de notre temps (entièrement rédigée à la main, riche de 9 millions de mots, au moins onze fois plus longue que la Bible, et dont il se dit qu’elle est impubliable), un vieil homme faisant de l’auto-stop sans but précis sur les routes américaines et qui a remis des chèques en bois à tous ceux qui l’ont aidé d’une manière ou d’une autre (chèque allant de 90 dollars en dédommagement d’un déplacement de quelques kilomètres à 600 000 dollars pour un hamburger offert). Des figures incroyables, pour ne pas dire miraculeuses, que Mitchell est allé pêcher dans leur jus, autrement dit dans les quartiers pauvres de New York, comme Lower East Side. Chacun d’eux est zinzin à sa manière, et la proie d’obsessions à la peau dure. Dans leur délire, qui fait leur singularité, ils ont tous une certaine grandeur, une réelle noblesse. Et Mitchell s’interdit bien sûr de juger qui que ce soit.
On ne saurait dire s’il s’agit vraiment de portraits ou plutôt de reportages, d’enquêtes, ou de tout cela à la fois, la taille des textes oscillant entre celle d’une courte nouvelle et celle d’un récit. Qu’importe après tout. On tient là une sorte de Comédie humaine telle que Balzac aurait pu la saisir dans ce New York de la première moitié du XXe siècle (et plus précisément d’après le krach boursier). Une mégalopole qui était d’ailleurs un terrain de jeu parfait, un laboratoire idéal pour le flair qu’avait Mitchell. Et comme sa curiosité n’admettait pas de frontières, on aura même droit à quelques virées hors les murs : au-dessus des gisements de palourdes de South Bay, dans une ferme élevant des terrapènes (tortues d’un genre particulier, élevées pour la consommation de leur chair), ou dans la réserve Caughnawaga située en bordure du fleuve Saint-Laurent au Québec, dont on a pu voir, sur des clichés qui ont fait le tour du monde, certains de ses membres en équilibre sur les échafaudages des buildings de New York.
Considéré comme le père du « New Journalism », Joseph Mitchell (1908-1996) est un journaliste singulier, capable d’écrire, en plein milieu d’un article, qu’après avoir bu du sherry sec et mangé de la terrapène il se sentait « aussi heureux que pouvait l’être un homme ». Mais il est surtout un formidable enquêteur. À chaque rencontre qu’il évoque on se demande où il est allé pêcher tout cela, quel flair monstrueux a pu le mettre sur la piste de tels spécimens. Et cela fourmille de détails, de paroles arrachées on ne sait trop comment, mais rapportées comme il l’aurait fait dans un roman. On s’étonne devant la richesse des portraits, et devant leur capacité à convaincre (les pages généreuses qu’il consacre à la communauté gitane new-yorkaise constituent une véritable étude sociologique). Et parfois, entre deux articles, on s’interroge : s’agit-il de personnages authentiques ou tout droit sortis de l’imagination de Mitchell ? La réponse ne changerait sans doute pas grand-chose : l’enchantement serait le même, et on se régalerait tout autant.

Didier Garcia

Le Merveilleux Saloon de McSorley,
de Joseph Mitchell, traduit de l’anglais (États-Unis) par Bernard Hœpffner,
Diaphanes, 544 pages, 25

Walk the city Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°178 , novembre 2016.
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