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Essais Les voix hantées de Charlotte Delbo

novembre 2016 | Le Matricule des Anges n°178 | par Sophie Deltin

Avec empathie et justesse, Ghislaine Dunant déploie l’œuvre de la grande écrivaine, résistante miraculée d’Auschwitz, dont la voix inouïe et dérangeante mit tant de temps à se faire entendre.

Charlotte Delbo, la vie retrouvée

Chercher la langue, inventer une forme : Charlotte Delbo (1913-1985) est de celles qui ont fait de cette quête impérieuse un engagement de l’être entier, l’enjeu d’une survie, la signification même d’exister. Le souffle, la violence autant que la douceur proprement déchirante, la beauté aux éclats stupéfiants qui traversent la prose de Delbo en font une expérience qui ne se laisse pas oublier. Une manière de chant à la fois sobre et intensément poétique qui lancine dans les ténèbres du XXe siècle comme un appel à la conscience de l’humain. Quand elle découvre Aucun de nous ne reviendra, premier livre fulgurant que la survivante tout juste de retour des camps composa au bord du vide en janvier 1946, la romancière Ghislaine Dunant dira s’être sentie harponnée. Pour l’auteur d’Un effondrement, récit d’une relégation aux prises avec le délitement de soi puis d’une renaissance à la vie, on imagine sans peine la déflagration provoquée par la lecture de ce premier tome de la trilogie Auschwitz et après (1965-1971). S’ensuivront pour l’écrivaine sept années de plongée dans l’œuvre protéiforme et inclassable de Charlotte Delbo, sept années à suivre et à « tenir le fil de (s)a voix », dont le résultat présent est un texte magnifique par sa profondeur et sa finesse d’émotion, à la croisée du récit intime, de l’enquête littéraire et de la méditation sur l’Histoire.
Fille d’ouvriers, née en 1913 dans une famille d’immigrés italiens en banlieue parisienne, Charlotte Delbo a une formation de sténodactylo. C’est pour une interview que cette autodidacte, passionnée par la littérature et le savoir, rencontre Louis Jouvet le directeur du Théâtre de l’Athénée – séduit, il l’engage comme sa secrétaire personnelle dès 1937. La jeune femme rejoint assez tôt les Jeunesses communistes, sans jamais prendre sa carte au parti. C’est d’ailleurs auprès d’un militant communiste qu’elle scelle son destin : Georges Dudach, le grand amour de sa vie, antifasciste convaincu même après la signature du pacte germano-soviétique. C’est avec lui qu’elle est arrêtée en 1942 par les Brigades spéciales alors qu’ils rédigent en pleine clandestinité le premier numéro des Lettres françaises : il mourra fusillé à 28 ans au Mont-Valérien, tandis qu’elle sera envoyée à Auschwitz, avec 230 femmes résistantes dans un convoi rendu célèbre par Le Convoi du 24 janvier (Minuit, 1965) livre-stèle consacré à chacune des femmes déportées ce jour-là – puis à Ravensbrück jusqu’en avril 1945. Cet effroyable destin enduré avec des millions d’autres « au paroxysme de l’Histoire », Charlotte Delbo tenaillée sa vie durant entre les injonctions de la mémoire et de l’oubli, consacrera toute son énergie à le donner à voir, à le faire résonner juste. « Le silence, écrit Ghislaine Dunant, est dans l’écriture de Charlotte Delbo. C’est ce qui en fait la tension. Sa voix elle semble la sculpter au-dessus du silence et du vide. Le vide que fait la mort, le vide de tous les meurtres. Le vide que font tous ces corps partis en fumée, sans sépulture et sans rites. Le silence qui a recouvert les cris dans la plaine glacée. » L’écriture donc comme fruit de l’écoute la plus attentive car Delbo c’est d’abord une sensibilité infinie à la voix. Des voix dont elle a pris conscience au plus intime – telle la voix de Louis Jouvet, son interlocuteur de toujours, à qui elle écrira dès son retour : « Je veux vous dire pourquoi je reviens. Je reviens pour entendre votre voix… J’ai été plus près de vous ces trois dernières années que pendant les précédentes où pourtant je ne vous quittais guère. » Les voix de ces sœurs de malheur, érigées en un « nous » compact de solidarité, dont elle rapporte le corps, les paroles et les gestes en fragments, poèmes et scènes, notamment dans Aucun de nous ne reviendra. Mais aussi la voix de personnages de théâtre – ces surprenants « spectres » à laquelle sur sa scène intérieure elle cherchera à se raccorder en prison, dans le wagon de déportation ou au camp : Electre, Arnolphe mais surtout Ondine qu’elle invoque au moment de dire adieu à son mari, ou encore Alceste dont elle se récite les vers pour « tenir » durant les interminables appels à Ravensbrück, après qu’elle y a échangé sa ration de pain contre Le Misanthrope. « Revenue d’entre les morts » et dotée d’un savoir « au-delà de la douleur », l’ancienne déportée ne cessera plus de former, de ciseler sa voix hantée de milliers d’autres pour dire la cruauté « inconcevable » et la tendresse infinie, le deuil intime et collectif, le sens à donner à sa survie. « Écrire c’est tisser la trame pour raccommoder le trou » analyse G. Dunant, « le trou dans l’humain fait par une violence inouïe ».

« Écrire c’est tisser la trame pour raccommoder le trou » analyse G. Dunant, « le trou dans l’humain fait par une violence inouïe ».

Mais qui à l’époque est prêt à entendre la voix aveuglément lucide, littéralement détonante, de Charlotte Delbo ? Personne, à commencer par Jouvet qui passe complètement à côté de la grandeur tragique de son talent – elle s’éloignera de lui. Commence alors pour Delbo un long chemin pavé d’indifférence, de refus et par conséquent d’isolement. Au début des années 70, Jérôme Lindon édite sa trilogie chez Minuit (après Aucun de nous reviendra, les deux autres tomes Une connaissance inutile (1970) et Mesure de nos jours (1971)) mais il faudra attendre d’autres passeurs, d’abord aux États-Unis, pour que son œuvre réussisse à s’imposer en France, seulement au milieu des années 90. Comment ne pas être impressionné par l’incroyable ténacité et la force de caractère dont sut faire preuve l’écrivaine, incomprise et sans appui, mais fière, marginalisée dans le milieu intellectuel français de l’après-guerre notamment à cause de ses positions critiques à l’encontre du parti communiste, mais intransigeante, tandis qu’en pleine guerre froide, elle s’entête à revendiquer ses combats contre l’oppression et l’injustice, dans des livres qui ne sont pas lus, des tribunes qui ne sont pas publiées. Entre autres, quand elle revient d’un voyage à Moscou en 1959, elle relate dans un récit (« Un métro nommé Lénine ») sa colère face au dévoilement du mensonge socialiste au nom duquel elle a sacrifié son avenir avec Georges, tout en s’arrimant à l’espoir qu’« Il doit rester quelque chose au moins à cause des mots. »
Dans Les Belles Lettres (1961) elle reprend la plume pour orchestrer la polyphonie des voix plus ou moins muselées de la vie politique en pleine guerre d’Algérie ; d’une nature radicale, voire emportée, son insoumission à l’air du temps va même jusqu’à prendre la défense de la Fraction Armée Rouge qu’elle compare à l’action des Résistants. C’est encore le courage de toutes les Antigone qu’elle s’emploie à célébrer dans sa poésie ou au théâtre, prenant en charge les gestes d’amour des veuves d’un petit village de Grèce (Kalavrita des mille Antigone, dans La Mémoire et les jours) ou les douleurs inaudibles d’Argentine (« Les Folles de mai », op. cit.), d’Espagne (La Sentence, dans Qui rapportera ces paroles ?) et d’ailleurs. Toujours cet amour irréductible de la vie, toujours cette passion de la justice et des mots : tel est selon Ghislaine. Dunant ce qui confère sa densité humaine à l’art existentiel et littéraire de Charlotte Delbo : « Les mots contiennent un futur, ils sont capables de passer au-delà de la mort. (…) Les mots contiennent l’énergie de vivre, l’expérience qu’ils transmettent les rend vivants, le travail trouve la forme pour qu’ils rendent compte, et la beauté pour qu’ils frappent le cœur et la conscience. »

Sophie Deltin

Charlotte Delbo, la vie retrouvée, de Ghislaine Dunant
Grasset, 608 pages, 24

Les voix hantées de Charlotte Delbo Par Sophie Deltin
Le Matricule des Anges n°178 , novembre 2016.
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