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Domaine étranger L’architecte de la prose

mars 2017 | Le Matricule des Anges n°181 | par Richard Blin

Sorte d’hybride de Céline et de Joyce, Arno Schmidt (1914-1979) est l’inventeur d’un mode d’écriture discontinu entrelaçant sensations et idées. Il l’inaugura avec Brand’s Haide.

Abrupte, voire déroutante dans un premier temps, la lecture des récits d’Arno Schmidt devient vite jubilatoire. Nous plongeant d’emblée dans un univers singulier, elle nous immerge dans une réalité dont elle nous fait partager, avec humour, désinvolture et insolence, l’immédiateté quasi charnelle et l’expérience intime.
Deuxième livre de Schmidt, Brand’s Haide (1951) raconte le retour à la vie civile d’un soldat après sa libération d’un camp de prisonniers. Mars 1946 : il arrive dans le village où il doit être logé. Il s’appelle Schmidt, est écrivain – « des récits brefs, naguère gentillets, pour lors furibonds » – et incarne, dira l’auteur, « l’homme après la catastrophe », celle de la guerre comme celle des personnes déplacées à la suite des modifications de frontières.
Mais la maison qui doit l’accueillir hébergeant déjà deux réfugiées – Lore et Grete –, il ne lui reste plus que la remise à outils, un « trou » de 2 m 50 sur 3. Démuni de tout – pas de poêle, pas de bois, pas de casseroles ; « Ça s’appelle comment : un divan sans appui-tête ni ressorts, et qui n’a plus de tissu ? » –, il s’installe comme il peut tout en faisant la connaissance de ses voisines, qui l’invitent « maternellement-impérieusement à passer les soirées chez elles, à côté (vu que je n’ai pas de lumière !) ». En contrepartie, il les aide pour les gros travaux et partage avec elles les colis que lui envoie sa sœur qui vit en Amérique. Le reste du temps, il travaille, à partir de documents qu’il reçoit par la poste, à une biographie de Friedrich de la Motte Fouqué, une figure méconnue du romantisme allemand. L’univers des romans de ce dernier, débordants de génies et de fées, imprègne peu à peu le logis et la forêt voisine où ils vont ramasser bois et champignons. Même Lore, dont il est tombé amoureux, prend des traits de nymphe. Mais bien qu’amoureuse elle aussi, elle va choisir de gagner le Mexique pour épouser un Allemand beaucoup plus âgé qu’elle mais fortuné, abandonnant le narrateur à son triste sort. « Le vent des hauteurs vint danser autour de moi avec des gestes de poussière ; nous étions seuls, livides et libres, ni Dieu, ni maîtresse. »
Portrait féroce de la situation des réfugiés – sans biens, sans droits, libres mais prisonniers de leur misère – dans une Allemagne dévastée, non encore dénazifiée et où les paysans « s’approprient par le troc les seuls biens qui restent à la population », Brand’s Haide (du nom d’un bois mal famé qu’enfant Fouché redoutait de traverser) est le livre où apparaît pour la première fois le système narratif imaginé par Arno Schmidt pour rompre avec la continuité narrative et montrer à l’œuvre les processus de conscience, les modes de pensée, la façon dont, dans un même instant, peuvent se télescoper sensations, perceptions, réactions, idées, sentiments, souvenirs. D’où le choix d’un mode d’écriture discontinu prenant la forme d’une succession d’instantanés, d’une mosaïque de petites unités de vie vécue épousant les phénomènes de discontinuité de la perception et des états mentaux. Concilier le simultané et le successif, telle est la gageure que relève Schmidt. Une structure ouverte qui exige une disposition typographique spécifique : chaque alinéa est introduit par quelques mots en italiques, et légèrement décalés sur la gauche. Ils jouent le rôle d’enclencheur, de «  piqûre qui précède l’injection », dira Schmidt.
Une écriture à éclipses dont le monologue intérieur à la Joyce est spiralé de divagations magnétiques, et servi par une ponctuation dont la pulsation rythme et fouette la phrase. Noms, adjectifs, verbes, adverbes ont la même valeur émotionnelle, tant il s’agit avant tout de donner à partager quasi sensuellement ce qui survient. Une forme d’expressionnisme qui imagine la main du destin à l’œuvre jusque derrière chaque événement météorologique. « Des chauve-nuages gémissants sur des ailes de peau tournoyaient sans cesse au-dessus de nos têtes, nous huaient du fond de leurs poitrines creuses de cuir gris, nous huaient. » Il est là le génie d’Arno Schmidt : dans l’alliance paradoxale d’une candeur de la sensation et d’une sophistication de la phrase, dans sa manière d’exprimer sans cesse une forme de surprise, de révolte ou d’émerveillement devant ce qui advient, dans sa façon, enfin, de puiser dans les archives infinies de sa mémoire et d’opposer la richesse de l’art à la misère de la vie. « L’art m’est aussi nécessaire que l’air que je respire, ma seule nécessité, tout le reste est cabinet et vidange. » Richard Blin

Brand’s Haide, d’Arno Schmidt
Traduit de l’allemand par Claude Riehl, Tristram, 192 pages, 19

L’architecte de la prose Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°181 , mars 2017.
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