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Domaine français Dans sa peau

novembre 2017 | Le Matricule des Anges n°188 | par Anthony Dufraisse

Avec délicatesse, le deuxième roman d’Anne Godard, Une chance folle, donne la parole à une jeune fille gravement brûlée.

Une chance folle

Avant d’entrer dans le vif du sujet, partageons une incompréhension : comment les jurés du Goncourt ont-ils pu passer à côté de ce livre-là, autrement plus complexe et sensible que le totalement raté Trois jours chez ma tante d’Yves Ravey, chez Minuit également ? Les voies du fameux (fumeux ?) prix sont décidément impénétrables… Mais venons-en à Anne Godard. Plus de dix ans séparent ce nouveau roman du premier, L’Inconsolable, portrait d’une mère à jamais éplorée par la perte de son fils. En un sens, ici aussi il est question d’un deuil. En racontant sa propre histoire, une histoire de brûlures, au sens propre et figuré, Madga tente en effet de faire le deuil d’un passé dont elle a été la victime dépossédée. Tout le haut du corps gravement ébouillanté par la chute accidentelle d’une bouilloire alors qu’elle n’était encore qu’un nourrisson, Madga a vu son visage épargné, par chance – une chance folle. De ce moment-là, scène primitive qui la voit écorchée vive, elle sera la « fille abîmée », éternelle convalescente, plaie vivante sans cesse rouverte puisque cette « cicatrice ne veut jamais se refermer ». En prenant la parole en son nom propre, c’est-à-dire à distance du récit que la mère a jusque-là confisqué, Madga constate d’abord qu’elle n’est qu’un objet. Hospitalisations répétées, greffes, bandes, compresses, onguents, et puis des cures thermales, des massages, son corps réclame des « soins incessants » et des rituels infinis. « Cet espoir d’une guérison toujours remise et différée » consume la jeune fille qui, en grandissant, va progressivement se libérer par la parole.
Par les mots qui cautérisent les maux, par la profération enfin assumée, un détachement commence de se faire, et d’abord d’avec la mère. Plus celle-ci la panse, plus Madga semble vouloir se penser elle-même. Avec justesse et finesse, Anne Godard montre comment s’opère en Madga un lent renversement de perspectives. D’objet, la jeune fille ose se poser en sujet. Dans la réappropriation qu’elle effectue de sa chair douloureuse, une métamorphose fragile se dessine. Une mue a lieu avec les années et avec, surtout, l’acceptation des regards que les uns et les autres jettent sur sa peau meurtrie. Regard : c’est sans aucun doute le mot-clé de ce roman cathartique. Anne Godard a écrit une histoire de regards. Regards qui blessent, oppressent, s’apitoient, écœurés, détournés, révulsés, ou au contraire qui disent indifférence, bienveillance et même, à l’adolescence venue, désir. On ne saurait compter le nombre de fois où l’auteure met dans la bouche de Magda des réflexions ou des commentaires qui concernent la perception, la vision de ses cicatrices indélébiles.
Rien qu’un exemple, peut-être le plus significatif, quand la jeune fille n’en peut plus d’être « livrée » aux hommes qui la soignent : « Je ne pouvais pas dire à ma mère que, de tous ces soigneurs, ce n’était pas le regard sur ma cicatrice qui m’offensait. Je ne pouvais pas lui dire que ce qui était obscène, ce n’était pas seulement de devoir dénuder aussi ce qu’ils n’étaient pas censés regarder, mais qu’il fallait bien qu’ils voient puisque c’était là, sous leurs yeux, ce corps de fille qui prend forme, et que c’était surtout son regard à elle, tandis qu’eux me voyaient, que c’étaient leurs regards mêlés, le sien et les leurs, ensemble, comme s’il n’y avait aucun trouble, comme si j’étais encore une enfant, comme si j’étais sans sexe, sans seins, rien d’autre qu’une enfant brûlée que sa mère fait soigner ».
Enfin voir sa vie à travers ses propres yeux : c’est cette histoire-là qu’Anne Godard, superbement, a écrite.

Anthony Dufraisse

Une chance folle, d’Anne Godard
Éditions de Minuit, 142 pages, 14

Dans sa peau Par Anthony Dufraisse
Le Matricule des Anges n°188 , novembre 2017.
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