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Intemporels En eaux troubles

mars 2018 | Le Matricule des Anges n°191 | par Didier Garcia

Dix nouvelles de l’écrivain Uruguayen Felisberto Hernández (1902-1963), pour se perdre au-delà du réel. Une expérience fascinante.

Il y a quelques étés déjà, j’ai commencé à me dire que j’avais dû être un cheval. À la tombée de la nuit cette pensée revenait en moi comme sous un hangar de maison. À peine avais-je couché mon corps d’homme que mon souvenir de cheval se mettait à trotter. »Ainsi commence la huitième nouvelle du recueil, intitulée « La femme qui me ressemblait ». Un incipit pour le moins déroutant, et qui dérouterait sans doute davantage si le lecteur ne s’était déjà rendu familier l’univers si singulier de Felisberto Hernández.
Chacune des dix nouvelles du recueil (en réalité : une anthologie de textes écrits entre 1925 et 1963) présente son lot d’extravagances et de situations délirantes. Dans « La maison inondée », une femme immense, Madame Margarita, vit dans une maison partiellement immergée, à laquelle on accède par une belle avenue d’eau, et dans laquelle une tuyauterie sophistiquée permet de créer « une tempête artificielle ». Le protagoniste de « Le crocodile », ancien pianiste reconverti en vendeur de bas (avant de se consacrer à la littérature, Hernández était lui-même pianiste), se montre capable de pleurer sur commande, à seule fin d’attendrir les clientes potentielles et faire gonfler ses ventes. Dans « Les Hortenses », Horatio, un honnête bourgeois, collectionne des poupées de la taille d’un être humain, qu’il fait participer à des tableaux vivants (il a même fait réaliser un double exact de sa propre épouse). Sans oublier cette jeune femme qui vit dans une maison dont les pièces sont toujours plongées dans la pénombre, cette autre qui ne parvient plus à sortir de chez elle, sinon sur le balcon de sa chambre, lequel finit par s’effondrer, cet homme qui pique les yeux de quintuplés avec une épingle de cravate, ou encore cet autre donc qui se comporte comme s’il se prenait pour un cheval, à moins qu’il ne s’agisse d’un cheval se prenant pour un homme…
Tous ces personnages, il faut bien le reconnaître, n’ont pas des vies faciles, malmenés qu’ils sont par leurs étranges pulsions et leurs obsessions, dont ils deviennent tôt ou tard les jouets. Tous ont en commun un petit brin de folie. Une folie plutôt douce d’ailleurs, qui tient parfois davantage de la lubie que de la pathologie mentale, mais qui s’accorde parfaitement avec l’univers au sein duquel ils évoluent. Non pas à proprement parler un univers fantastique. Pas non plus tout à fait inquiétant. Mais bizarre. Comme si le réel s’était déréglé. Détraqué. Ne tournait plus vraiment rond. Était travaillé par des forces à la fois magiques et oniriques. Cela nous vaut d’ailleurs des images saisissantes : « elles se mirent à parler comme si elles ouvraient les portes de deux cages accolées et en mélangeaient les oiseaux ». Sous la plume d’Hernández, un tramway électrique peut ainsi devenir « un couloir éclairé »  : « à cet instant, une sonnerie a retenti, le couloir a poussé un grand soupir et s’est mis à glisser lentement sur ses rails. » Même le silence se trouve doté d’une âme : « Le silence aimait écouter la musique ; il écoutait jusqu’à l’ultime résonance et après il passait à ce qu’il avait entendu. Son avis se faisait attendre mais, une fois apprivoisé, il passait entre les sons comme un chat avec sa grande queue noire et il les chargeait d’intentions. »
Dans cet univers, tout n’est pas merveilleux, encore moins enchanteur. Il s’en faut même de beaucoup. Ces histoires invraisemblables mettent parfois mal à l’aise. Elles peuvent même devenir éprouvantes. C’est le cas notamment de la nouvelle éponyme, qui est également la plus longue du recueil, avec l’attirance maladive d’Horatio pour ses poupées. Le plus souvent, elles séduisent autant qu’elles fascinent.
Les Hortenses
est fait pour les lecteurs qui ne se sont pas encore résignés à ne plus s’étonner de rien. Porté aux nues par García Márquez, Cortázar, Calvino, ou encore Supervielle (qui fut son mentor), Felisberto Hernández nous entraîne dans des récits insolites, fantaisies narratives enracinées dans des situations hautement improbables. Il n’y a peut-être pas tout à comprendre : juste à se laisser embarquer, pour un voyage qui nous fait naviguer sur un « parquet d’eau  », nous ouvre les portes de maisons mystérieuses, nous invite à reconsidérer d’un œil neuf le réel qui nous entoure, et nous propose des escales dans des pages qui rappellent tantôt le jardin merveilleux du Locus Solus de Raymond Roussel, tantôt celles, plus poétiques, de L’Enfant de la haute mer de Supervielle, où l’on peut déambuler dans une rue flottante. Nous voici donc, assurément, en très bonne compagnie.

Didier Garcia

Les Hortenses, de Felisberto Hernández
Traduit de l’espagnol (Uruguay) par Laure Guille-Bataillon, Points, 272 pages, 8,50

En eaux troubles Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°191 , mars 2018.
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