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Intemporels Un mois d’errance

novembre 2018 | Le Matricule des Anges n°198 | par Didier Garcia

Du 11 juin au 13 juillet 1940, Léon Werth (1878-1955) a vécu l’exode. Récit au jour le jour d’une odyssée en temps de guerre.

Au départ de Paris, et avec des conditions de circulation normale, les navigateurs routiers estiment aujourd’hui qu’il faut à peu près six heures pour rallier Saint-Amour, village du Jura où Léon Werth possédait une maison d’été (Chantemerle, où il a d’ailleurs écrit l’essentiel de Déposition, son journal des années 1940 à 1944). De son vivant, mieux valait en compter neuf. Mais au cours de l’été 1940, il lui aura été besoin de 33 jours. Un périple qui démontre que la réalité dépasse parfois la fiction.
Pour donner une idée de son calvaire, il suffit d’observer les deux premiers jours du voyage. Parti à 9 heures de Paris au volant de sa Bugatti trois litres, on le retrouve à Auvernaux neuf heures plus tard. Autrement dit 40 kilomètres plus loin. Le lendemain, il parcourt environ 16 kilomètres en quinze heures : « La caravane [à laquelle il appartient malgré lui] avance à la vitesse d’un homme au pas, par cent mètres, cinquante mètres, par cinq mètres. » Un rythme invraisemblable, avec des arrêts de six heures au soleil, qui fait chauffer les moteurs et fondre les réserves de carburant. Autour de Werth (un « dévoreur de vie », selon son biographe Gilles Heuré), le temps paraît s’être engourdi, tout progressant désormais avec une lenteur superlative. Il n’y a d’ailleurs pas que sur la route que l’on se traîne : « à cinq heures du matin, ma femme va au bourg, fait la queue jusqu’à huit heures devant une boulangerie et rapporte une livre de pain ».
Les voici donc prisonniers d’une route qu’ils n’ont pas choisie, d’un itinéraire qu’on leur impose, avec des détours inutiles et jusqu’à l’obligation de rebrousser chemin lorsqu’ils découvrent un pont récemment bombardé. Le réservoir vide, ils sont un jour contraints d’abandonner leur voiture et de ne garder avec eux que le strict nécessaire (pour Werth, parmi quelques vêtements, son exemplaire dédicacé du Terre des hommes de Saint-Exupéry). Dès lors, leur périple va s’enfoncer chaque jour davantage dans l’incohérence.
33 jours
(dont la publication posthume date de 1992) n’est « ni une reconstitution historique, ni un récit après coup ». C’est le mot à mot de ce qu’il a vu et ressenti au cours de ce mois où plus rien n’était explicable « par les lois de la raison ». Un document écrit à chaud, pendant qu’Hitler prenait possession de la France.
Ce que Werth donne à lire, loin de toute préoccupation littéraire, c’est d’abord l’événement, autrement dit l’Occupation, ce présent fait d’attente, d’angoisse, et d’un temps qui ne passe pas. Un présent durant lequel on ne savait s’il fallait protester ou se taire. L’événement donc, mais rarement brut, car toujours plus ou moins doublé d’une émotion, ou accompagné d’un commentaire personnel, comme s’il fallait donner un sens à ce quotidien qui n’en a guère.
On s’en doute, il arrive que les propos se fassent politiques, et forcément plus profonds : « La France, hypnotisée par Hitler ou Staline, a cessé de se penser elle-même. Quand un peuple ne pense pas encore ou ne pense plus, un Hitler, un Staline pense pour lui. » Et même s’il s’en défend (« Il ne faut pas juger ici, comme on jugerait boulevard de la Madeleine en temps de paix »), 33 jours devient çà et là un récit à charge. Qui égratigne un peu tout le monde au passage. Les Allemands bien sûr, qui se croient tout permis sur un territoire fraîchement conquis, et dont les discours de propagande rendent l’Angleterre responsable de tout : s’il y a la guerre, « la faute est aux Anglais, qui, au nom de Jésus, veulent dominer le monde », et non à Hitler, qui œuvre pour la paix. Mais Werth n’épargne pas les Français, qui pactisent bien vite avec l’ennemi, comme si son arrivée était une bénédiction pour le pays. Au cours de son errance d’un mois, il a été hébergé par une femme, la Soutreux, qu’il a vue offrir du champagne aux soldats allemands, découvrant ainsi une France qu’il ne savait pas exister, « qui accepte la victoire allemande ou s’en réjouit ».
Par son intensité dramatique involontaire (rien de travaillé ici, rien qui serve la moindre cause littéraire), cette chronique donne souvent froid dans le dos, même rétrospectivement. Après avoir traversé une France devenue le « royaume du matelas » (les « nomades improvisés » de l’exode fuyant avec leur lit arrimé sur le toit de leur voiture), Werth arrive enfin en zone libre, où il retrouve son fils sain et sauf. Et avec lui « la paix des champs, la terre et le ciel familiers ». Mais malgré cela on ne le sent plus capable d’espérer. Ni de lui, ni du monde. Et l’on ne peut s’empêcher de penser qu’en juillet 1940 le pire est encore à venir.

Didier Garcia

33 jours,
Léon Werth
Viviane Hamy, 168 pages, 15

Un mois d’errance Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°198 , novembre 2018.
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