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Traduction Isabelle Gugnon

janvier 2019 | Le Matricule des Anges n°199

La Part rêvée, de Rodrigo Fresán

Lire n’importe quel livre au hasard de Rodrigo Fresán, c’est entrer dans un vertige littéraire, une nébuleuse centrifuge, un tourbillon de mots qui se concentrent ou explosent de manière divergente, pénétrer dans un cabinet de curiosités rempli d’objets hétéroclites, tous genres confondus. Impossible de traduire cet auteur sans avoir son univers dans la peau. Chaque nouveau – et long texte – apporte son lot de réjouissances : une plongée dans le Mexique d’hier, d’aujourd’hui et de demain pour Mantra, dans l’Angleterre victorienne et le monde du spectacle pour Les Jardins de Kensington, une science-fiction surannée pour Le Fond du ciel. Les nouvelles contenues dans La Vitesse des choses et Histoire argentine, si elles participent du même univers, constituent à mon sens des excentricités dans son œuvre, en cela qu’elles sont courtes et très narratives.
Depuis La Part inventée, Fresán s’attache de plus en plus à sonder les mécanismes de la pensée et de la mémoire qui aident à forger le processus littéraire. « Un écrivain est avant tout un lecteur », nous dit-il. Quand j’ouvre un de ses livres avant de le traduire, je sais donc le travail de lectures périphériques qui m’attend. Dans La Part inventée, il s’agissait de fouiller l’œuvre de Francis Scott Fitzgerald, romans, nouvelles et carnets, pour produire les multiples citations. Dans La Part rêvée, l’auteur s’attache non pas à analyser, mais à décrire une réalité qui n’en est pas toujours une puisqu’il s’agit du monde des songes. Aucune clé n’est donnée d’avance, et devant certaines phrases qui, à chaque page, viennent rythmer le texte d’une beauté sans pareille, le traducteur doit au préalable chercher, lire un corpus avant de s’attaquer à la traduction brute. Dans ce nouvel opus, Fresán reprend les mantras qui lui sont chers, ses thèmes toujours récurrents qui ressurgissent, tantôt légèrement changés, tantôt assenés à l’identique comme des évidences universelles. Mais apparaissent aussi d’autres auteurs sans lesquels il n’écrirait pas. Dans La Part rêvée, je me suis donc attelée aux Hauts de Hurlevent dans trois ou quatre versions françaises plus ou moins heureuses, et ce dès le rendu du titre (comme ces Hauteurs tourmentées frisant le ridicule dont Fresán se moque au fil du roman) avant de m’arrêter à la traduction de Pierre Leyris. Car La Part rêvée étant avant tout un vortex métalittéraire, Fresán cite longuement Emily Brontë pour la recracher, l’adapter, la digérer sous la plume d’un de ses personnages féminins qui, au lieu de vivre sur la lande, s’agite avec frénésie sur la Lune. Le monde des Brontë, père et frère compris, réassimilé et réécrit par les soins de Fresán, nécessite avant toute chose d’être compris, connu sur le bout des doigts par le traducteur. Même chose pour Nabokov, qu’il fait intervenir sous la forme d’un mystérieux vieil auteur chasseur de papillons, et dont il brasse quasiment toute l’œuvre et les mythiques interviews de la BBC, lui rendant un hommage magnifique et l’insérant dans une nouvelle drôle et réaliste pour faire du grand homme sa propre fiction.
Telles étaient donc les armes à fourbir avant de commencer à traduire la moindre ligne de ce roman. Dans les phrases cryptées de l’auteur se cachent très souvent des arcanes à chercher dans un melting-pot d’autres œuvres, réalités, objets qu’il faut maîtriser au préalable, mais une fois passé ce travail de préparation, Fresán n’est pas un auteur d’une difficulté surhumaine à traduire. Métalittéraire et chronophage (trois mois à lire et relire Nabokov, les Brontë en français en consultant l’anglais), Fresán est un écrivain fascinant, car si son érudition est grande, il écrit avec une grande familiarité qu’il faut éviter de traduire de manière ampoulée en français. C’est là sa force : d’une avalanche de références, il écrit un texte bien vivant, protéiforme, certes, mais qui vous emporte dès qu’on l’a commencé.
À force de vivre dans son monde, j’ai une bibliothèque, une DVDthèque (où 2001, l’Odyssée de l’espace, occupe une place de choix), une discothèque (avec des disques récurrents tels que Sergent Pepper’s Lonely Hearts Club Band, avec la chanson fétiche – mini-histoire dans ses romans – qu’est « A Day in the Life » et tous les disques de Dylan) occupant à elles seules plusieurs rayonnages, ma « maison Fresán meublée de références », dans laquelle j’entre pour rendre chacun de ses romans. Ayant maintenant depuis longtemps pratiqué et digéré le personnage de l’Écrivain, l’Excrivain du livre, et la personne Fresán de chair et d’os, je sens ce qui se dissimule derrière une phrase ou une réplique, et à compter de cet instant, le travail devient un jeu de recherches préalables sur les sujets les plus divers, qu’ils soient sérieux ou futiles, car je me fais un point d’honneur à l’interroger le plus tardivement possible. Je m’amuse donc à tenter de trouver des réponses aux devinettes qu’il présente. Car Fresán a l’art tant de la formule que du jeu de mots qu’on peut passer une journée à ressasser avant que le sésame ne s’ouvre.
Une occupation à temps plein, donc, que de traduire le deuxième volume de ces images, chansons, réflexions, récits réels ou fictifs sur le processus de création littéraire, le monde des écrivains d’aujourd’hui obligés de faire rire pour attirer le client dans des festivals « où il faut avoir eu une vie intéressante et dans lesquels on nous demandera bientôt d’apporter un plat fait maison pour réduire les coûts ». Neuf mois à louvoyer entre les lectures préliminaires, la traduction mot à mot et les relectures qui suivent pour ne rien laisser passer. Mais la récompense est là, le bébé français ressemble à son père espagnol sans être tout à fait pareil : une sorte de petit alien surdoué et drôle qui semble se jouer de nous et captive.

* A traduit entre autres Juan Gabriel Vásquez, Carmen Posada, Juan Villoro. La Part rêvée (576 pages, 26 ) paraît aux éditions du Seuil le 5 janvier.

Isabelle Gugnon
Le Matricule des Anges n°199 , janvier 2019.
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