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Égarés, oubliés Résistance de la fiction

septembre 2019 | Le Matricule des Anges n°206 | par Éric Dussert

Spécialiste de la résistance des matériaux de construction, Maurice Fickelson fut aussi un prosateur remarquable. Ses livres ne sont pas près de s’effondrer.

Le 28 novembre 1968, les jurés du prix Médicis annoncent le nom de leur lauréat : c’est Elie Wiesel, un Américain écrivant en français. Il dépasse de plusieurs têtes Louis Palomb et ses Réflexions (Minuit) mais restait talonné par Maurice Fickelson dont le premier roman, Dod (Grasset), a conquis la critique. Dans son synthétique Journal de l’année qui paraîtra dans les mois qui suivent, la maison Larousse placera au coude à coude au cœur de la rubrique « Vie intellectuelle » et de son paragraphe « Premiers romans » des livres qui méritent lecture : La Baleine de Daniel Apruz, La Leçon particulière de Christian Guidicelli, La Place de l’Étoile d’un certain Modiano et Dod, cet « étrange voyage immobile d’un paralytique qui a peut-être retrouvé pour s’évader le secret de Peter Ibbetson »…
Né le 24 avril 1923 à Paris, rue Jean-Sans-Terre, rien ne prédisposait Maurice Fickelson à la littérature. Autodidacte, sa voie, d’abord, le mène au métier d’ingénieur. Il se spécialise dans la résistance des matériaux, ce qui, au fond, n’est pas sans rapport avec sa prose, toute de méticuleuse tenue. Sa carrière le conduit à publier un premier livre en tant que secrétaire de rédaction. Il s’agit des Méthodes générales d’essai et de contrôle en laboratoire (Eyrolles, 1959-1967) dirigé par Robert L’Hermite, d’une poésie toute… granitique. Trente ans plus tard, Fickelson, cette fois en tant que secrétaire général de la Rilem, acronyme du groupe d’experts de la « Réunion internationale des laboratoires d’essais et de recherches sur les matériaux et les constructions », produit son propre Test Quality for Construction, Materials and Structures (Chapman & Hall, 1990). Loin de la littérature, on ne peut le nier, même si le récent effondrement d’un pont à Gênes va produire sous peu son lot de romans – le pari est pris.
Après la publication d’une quinzaine de textes dans les Cahiers des Saisons de Jacques Brenner, fameux nez creux, Maurice Fickelson, qui écrit depuis l’âge de 17 ans et se trouve être le grand complice d’Anna Langfus, se déclare donc au grand jour en 1968 avec la publication de Dod. Son incipit est ainsi rédigé : « Dod ouvre les yeux : il se trouve dans sa baignoire. L’instant d’après, il suffoque. » Fickelson affiche alors 43 ans et vient de trouver un débouché à son solide talent. Ce que confirme une éminente part de la critique, et jusqu’aux jurés du Médicis avant leur dernier vote. Le roman est à ce point remarqué que les ténors se l’arrachent : Jean Montalbetti pour les Nouvelles littéraires le 14 novembre, Maurice Nadeau pour la Quinzaine le 16, Jacqueline Piatier du Monde une semaine plus tard et François Nourrissier qui court à l’arrière du peloton lance « Pour réparer quelques oublis » une demi-page dans les Nouvelles littéraires du 9 janvier 1969, signe du succès symbolique de Dod. Nadeau l’assure, c’est « Sans doute le plus “réussi” de ceux que nous avons lus cette saison. D’une justesse de ton et, déjà, d’une perfection formelle qui sont l’apanage de romanciers consommés. »
Le récit présente un jeune homme paralysé après avoir assisté à la prestation d’une actrice au théâtre vit reclus dans une chambre dont la fenêtre donne sur une université anglaise. Souvenirs de ses amis et de leurs soirées folles, errements de l’esprit, cloué à son fauteuil, Dod se révèle équipé d’un esprit second et batifoleur auquel son entourage n’a pas accès. Nadeau en appelle à Nadja, d’autres au Portrait d’un artiste en jeune singe de Michel Butor pour ce va-et-vient entre rêve et réalité. Ne pourrait-on pas remarquer aussi que, peut-être, se devine un peu la figure de Joë Bousquet que ne citent jamais les commentateurs ? Et lire en miroir l’incipit de son troisième roman de 1982, La Vie intérieure (Gallimard), le plus abouti sans doute : « Un jour, je connaîtrai toutes les chambres du bordel. » Une fois encore, son livre rencontre une attention critique évidente : le Times Literary supplement, la NRf, Études, Kléber Haedens, Bertrand Poirot-Delpech, Alain Bosquet, Robert Kanters ou Paul Otchakovsky-Laurens lui apportent leurs lecture et suffrage. Brenner, très enthousiaste, l’assure : « Lautréamont et Michaux, c’est du côté de ces écrivains que se situe Maurice Fickelson »…
Collaborateur des revues Minuit, Pleine Marge ou Roman apprécié pour ses qualités humaines et son humour, Maurice Fickelson poursuit son chemin discrètement. Il donne en 1995 le recueil des proses qu’il y a dispersées, Pratique de la mélancolie (Gallimard), un livre particulièrement délicieux où cristallisent toutes ses qualités. On y constate une fois de plus qu’il appartient à la famille rare des Rudigoz, Abeille et autres délicats rêveurs. En 2006, il participe encore au catalogue de l’exposition du concepteur de « manteaux de lumière » Abraham Pincas (École des beaux-arts, Paris) mais, s’il écrit toujours, atteint par la maladie de Parkinson, il cesse puis s’éteint le 29 mars 2016 à Paris.
Éric Dussert

Résistance de la fiction Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°206 , septembre 2019.
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