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Poésie Le mal d’écrire

septembre 2019 | Le Matricule des Anges n°206 | par Emmanuelle Rodrigues

Deux livres donnent à entendre la voix grave et profonde du poète Julien Bosc, décédé l’an dernier.

Elle avait sur le sein des fleurs de mimosa

La Demeure et le lieu

Auteur d’une œuvre importante comportant récits, proses et poésies, Julien Bosc fut aussi le fondateur des éditions Le Phare du Cousseix, créées en 2013. Deux livres posthumes témoignent de son écriture hautement exigeante. De l’une à l’autre de ces publications, ce sont des accents au lyrisme noir. Accompagné d’une préface d’Édith de la Héronnière ainsi que d’une peinture de Cécile A. Holdban, Elle avait sur le sein des fleurs de mimosa se présente comme le chant d’une passion amoureuse marquée par la folie et la mort : unique et singulière, la rencontre des amants est comparable au seul chant mélancolique qui en fait la louange. Tel un fruit vénéneux, le poème qui narre la beauté de cette passion éteinte, en dit aussi l’impossible deuil. À la manière des grandes amoureuses tant évoquées par Rilke, l’amante incarne ici l’amour comme acte de foi car c’est bien elle qui entreprend par la magie du verbe de redonner vie à l’amant. Mais ce désir qui s’épuise à dire, tend à cette « palilalie » et au silence même : « De ce poème qui le maintenait vivant / Je ne sus plus que les premiers mots ».
Présenté par un texte de Jacques Lèbre qui rend également hommage au poète si soudainement disparu, La Demeure et le lieu fait résonner une note crépusculaire et des plus sombres. Semblable à un journal de bord relatant les faits et gestes quotidiens d’un homme en proie à une lutte intérieure difficile à surmonter, la description de cette existence retirée atteste cependant d’un trop-plein de lumière, qui contraste avec une extrême solitude. Là tout est présence ou absence. Et la conscience de celui qui contemple, perçoit, ressent, d’emblée qualifiée d’ « exsangue », en devient d’autant plus pénétrante. Une lampe posée sur la table de travail donne lieu à des visions hyperboliques : d’élément qui éclaire, l’objet en devient ce « phare qui tant et tant tente d’éviter le feu du naufrage ». Il ne s’agit plus que se fier « à l’éventualité d’un poème », dès lors seul contrepoids à la menace d’être emporté : « se dévêtir de tout comme de soi / souffler la bougie / et /(…) forcer les ferrures de la langue / ouvrir grand la porte / entrer dans le temps du poème / accueillir les sèmes à la volée / ne négliger ni les fanaux ni les amers / écrire à l’estime et / quand plus rien / s’en tenir au pinceau du phare / – où les rêves occis / / et des bleuets pour étoiles ». Du moins, cette lucidité hypercritique se risque à affronter les pensées les plus taciturnes, conjurant celle du suicide, à plusieurs reprises évoqué : « tous les matins / au sortir du sommeil / la pensée de se pendre ou d’en finir de toute autre façon ». La Demeure et le lieu en acquiert une dimension testamentaire : ce sont là quelques dernières paroles de « cette seule voix qui vaille », pareilles aux pierres d’un chemin ayant conduit au lieu même de l’écriture, mais capter celles-ci dès lors qu’elles s’amenuisent, touche aux limites de cette quête pleine de tension et de tourment.
Emmanuelle Rodrigues

Julien Bosc Elle avait sur le sein des fleurs de mimosa, La Tête à l’envers,
74 pages, 16 , et La Demeure et le lieu, Faï fioc, 74 pages, 9

Le mal d’écrire Par Emmanuelle Rodrigues
Le Matricule des Anges n°206 , septembre 2019.
LMDA papier n°206
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