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Essais Ce qui nous regarde fait voir

février 2020 | Le Matricule des Anges n°210 | par Emmanuel Laugier

Jean-Christophe Bailly offre un essai sur le processus de parution des images ainsi que l’infinité d’occurrences par lesquelles elles se remémorent à nous.

Saisir, le livre précédent de Jean-Christophe Bailly, visait par quatre récits rassemblés – du peintre Thomas Jones au photographe W. Eugene Smith, W.G. Sebald et Dylan Thomas, l’extraordinaire poète d’Au bois lacté –, non pas seulement à cadrer l’unité géographique d’« aventures galloises  », qu’à revenir, une fois encore, comme dans son nouveau livre L’Imagement, à la force de convocation des images, à leurs potentialités infinies, et à ce qu’elles font sur nous qui les regardons. L’auteur du Champ mimétique déploie ainsi en trois actes articulés (« L’imagement », « Le geste de l’art », ainsi que ses « Déploiements ») le processus dynamique de formation de l’image. Sa lente remontée vers le regard, Bailly n’en cherche pas l’origine, ni la fin, mais l’acte recommencé au travers d’un couple de danseuses Tang, La coupe bleue de Spilliaert, les portraits de métro de Walker Evans, un oiseau saisi par Plossu puis un autre comme tombé chez Poitevin, Nheru annonçant la mort de Gandhi dans l’objectif de Cartier-Bresson, le Tres de mayo (Goya) ou encore cette résistante station-debout du Gilles de Wateau.
Que s’ouvre l’œil et qu’un regard se forme et celui qui en fait l’expérience (si intime et si partageable pourtant en ses remémorations) vérifiera autant que ce qui nous regarde est ce qui nous voyons (Georges Didi-Huberman). Ce tressage est inhérent à la façon dont tout regard, depuis peut-être les premiers gestes des temps pariétaux, se construit, sa trace fantomatique étant comme l’indice d’un dehors venu se déposer dans le mille-feuille sensible du regardeur. Ce mystère, relevé depuis la cinématographie des grottes de Lascaux et de Chauvet, Bailly rappelle que « plutôt qu’à un brusque surgissement, nous devons penser à des sortes de feulements ou de frôlements, à une venue lente et incertaine, peut-être extasiée mais certainement pas triomphante ». L’essor des images, la façon dont leur régime d’existence et de disparition se forme, sans doute vient-il d’abord du battement inaltéré, discret, venu de lui-même, sans décision volontariste ni exception, de ce qu’il appelle « l’imageable », « l’ensemble de ces choses dont il peut y avoir image  », et de « l’imagé », « l’ensemble des images effectuées, passagères ou retenues  ». L’un et l’autre forment un étoilement infini, et vivre, dit bien l’auteur, c’est « sans fin passer de l’un à l’autre  », jusqu’à reconnaître et penser cette reconnaissance par le langage qui se forme en nous : « donner des contours fermes à ces images (y compris celles des rêves), c’est le travail du langage  ».
Mais il ne suffit pas de nommer ces deux façons pour circonscrire le champ de surgissement des images. Encore faut-il comprendre qu’elles n’existent pleinement en nous que parce qu’il y a aussi des « images externes  », « des images phénoménales à l’existence desquelles l’homme ne contribue pas  », que sont par exemple les deux modes distincts « de l’ombre et de la lumière ». La photographie sans doute s’élaborera de son attention à déposer en elle la simple ombre d’une échelle sur une grange ou une meule de foin, comme quelque chose d’à part, d’étranger, de lointain, d’indépendant à tout regard porté.
Ce qui semble donc à jamais inconciliable entre l’agitation des ombres et des reflets de la nature et l’arrêt sur image opéré par l’œil dans la bande infinie du visible, Bailly en analyse le hiatus comme leur propre condition : des peintures paléolithiques il écrit que « bondissant pour toujours (lions, taureaux, cerfs, etc.) ils sont pourtant aussi immobilisés pour toujours, et de telle sorte qu’avec eux le drame de l’image est déjà là tout entier. (…) Ainsi que l’avait remarqué Bataille, l’image – par laquelle s’effectue le passage de l’imageable à l’imagé – n’est possible qu’au prix d’une détente ou d’un retrait, elle est ce retrait  ». La césure que l’image fait dans le temps et le mouvement, est sa force de suspension et sa « capacité à imaginer le distinct  » dans le flux des choses vues. Cet élan, saisi, ouvert dans son immobilité, forme l’« onde stationnaire  » par quoi l’image se donne, et avec elle le véritable régime pluriel et infini de l’acte d’imagement. Car l’image vraie, comprend-on, est à fleur du mouvement général de l’existence, qui est toujours entre le mouvement de naissance et celui de sa destruction, ainsi que paradoxalement le moment suspendu du vivant et de toute sa virtualité sans fin.
L’essai final interroge à quelle « teneur de vérité  » (Walter Benjamin) l’image se donne pour faire face à la mémoire de la destruction et au « chant nu de la disparition  » (il s’agit ici de la déportation le 6 avril 1944 des 44 enfants juifs et des 7 éducateurs qui se trouvaient à la Maison d’Izieu). Par l’évocation du film de Sylvie Blochet (Nuremberg 87) et de la voix d’Angela Winkler mettant au jour la liste des prénoms des victimes de la barbarie nazie, Jean-Christophe Bailly comprend la capacité imageante comme une « tenue  » faisant face à « ce qui a touché à la vérité, ou plutôt, qui a été touché par elle  ».

Emmanuel Laugier

L’Imagement, de Jean-Christophe Bailly
Le Seuil, « Fiction & cie », 258 pages, 20

Ce qui nous regarde fait voir Par Emmanuel Laugier
Le Matricule des Anges n°210 , février 2020.
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