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Domaine français L’angoisse de hamlet

mai 2020 | Le Matricule des Anges n°212-213 | par Richard Blin

Dans le tome 3 de son journal, Richard Millet va au plus nu, de ce que sont l’écriture et l’époque. Une vie dans l’envers de la vie.

Journal (2000-2003) Tome III

Écrit en miroir d’une vie qui se fait au jour le jour, le journal relève d’une entreprise de restitution du réel autant que de la conversation avec soi-même. Mais que l’on y geigne, y jubile, y panse ses plaies ou que l’on s’y vide du trop-plein de ses émotions, c’est toujours d’humeur qu’il s’agit. Surtout s’il est rédigé par un homme jugé peu fréquentable, un écrivain «  dérangeant », catholique de surcroît, et qui écrit sur le monde rural, comme Richard Millet.
Couvrant la période allant du 1er janvier 2000 au 17 août 2003, le tome 3 de son journal témoigne d’une vie qui va dans le sens d’une marginalisation, d’une rupture. L’auteur, qui va avoir 47 ans et « fait » l’éditeur chez Balland – il y accomplit un travail de réécriture « à des degrés divers, sur presque tous les manuscrits… » – y apparaît très affecté par l’échec de Lauve le pur, jugé politiquement suspect par les « vigilants », et écrit « non seulement contre l’époque, mais aussi peut-être contre les lecteurs qui ont aimé les Pythre et les Piale  ». Millet marine dans la dépression, ne joue plus de piano. « Il y a chez moi une espèce d’indifférence qui gouverne ma vie en profondeur et qui relève de la maladie autant que de la vanité de toutes choses. » Il lutte contre des pulsions de mortification, boit trop de whisky, vit sous tranquillisant tout en cherchant à se tenir « dans une pliure frémissante de la langue ».
Mais comment continuer à écrire avec, à l’esprit, l’idée que la littérature est en train de mourir ? C’est là qu’est tout l’intérêt de ce journal qui met au premier plan le moi-écrivain aux prises avec la réalité sociale, l’aplatissement linguistique et une époque de plus en plus inquisitrice, obligeant « à se soumettre ou à entrer dans une logique de guerre ». Journal d’un corps qui ne peut que constater l’impossibilité de mener de front une œuvre littéraire et une vie de famille. « L’écrivain est un monstre. Comment en sortir ? Pourquoi les femmes ne tiennent-elles pas compte de la dimension forcément dévorante de l’écriture ? »

« Aimer mes semblables ou bien la loi qui m’oblige à les aimer et qui me protège de ma propre haine ? »

Artiste au sens nietzschéen – « celui qui dit oui à tout ce qui est problématique et trouble » – Richard Millet, qui n’est que littérature, a le sentiment « d’être bête, moche, coupable », et pour qui la puissance sexuelle de la beauté est « une forme de l’enfer ici-bas », ne cache rien de la lutte acharnée qu’il doit mener contre lui-même, contre les gouffres de l’angoisse, contre « un classicisme intemporel et faisandé, voire maniéré, et cet appareil syntaxique qui vise l’excès de l’épuisement de la phrase ». Car en dépit des vanités mondaines, des combats à mener pour trouver sa place dans une maison d’édition (particulièrement édifiantes sont les allusions au « maquereautage » littéraire, à ses combines et ses règlements de comptes sur fond de déclin de la langue et d’euphémisation du réel), et par-delà les rencontres, déjeuners, tournées promotionnelles – Allemagne, Pologne, Suède, Québec, Tunis, Damas, sans oublier les nombreux voyages au Liban – Richard Millet écrit, poursuit son œuvre. On suit l’élaboration du processus créatif, le rythme des réécritures – souvent quatre. On voit naître La Voix d’alto, le « roman de Siom », son livre des morts limousins – « autant qu’un roman familial, un essai sur moi-même, une autobiographie imaginaire, et une réflexion sur le roman, l’écriture, le temps. Un texte hanté par la mort, les fantasmes, le corps, la disparition, la langue, la virginité, la pureté – tant de choses inaudibles, aujourd’hui » –, et s’achever Le Renard dans le nom.
Un journal où s’égrène le nom des morts – Lamarche-Vadel, Louis-René des Forêts, Roger Laporte, Du Bouchet, Klossowski, Bourdieu (« rien lu de lui »), Borel, Blanchot… – et que traverse une tension perpétuelle et douloureuse, celle que l’auteur affronte au prix d’une folie latente, l’écriture étant à la fois ce qui l’en garde et ce qui l’en approche. Journal d’un homme dévoré par l’écriture, un quasi-fantôme incapable de vivre vraiment, ressassant le passé et n’attendant guère de l’avenir. D’un désespéré lucide – « aimer mes semblables ou bien la loi qui m’oblige à les aimer et qui me protège de ma propre haine ? » –, vachard – « Il y a par moments, dans la pensée de Quignard, une opacité rhétorique qui fait songer non pas à de l’obsidienne ni à un éclat de nuit mais à un pruneau si sec qu’on aura beau le garder dans la bouche, on ne l’amollira pas, n’en atteindra pas le noyau » – et d’un éternel « mendiant amoureux »  : « Les jeunes beautés me clouent à moi-même ». D’un écrivain enfin qui est un peu la somme de tous ses personnages, et dont l’œuvre est immanente à sa vie.

Richard Blin

Journal (2000-2003) tome 3,
Richard Millet, Pierre-Guillaume de Roux,
320 pages, 25

L’angoisse de hamlet Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°212-213 , mai 2020.
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