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Poches Aux vaincues

juin 2020 | Le Matricule des Anges n°214 | par Valérie Nigdélian

Réédition du premier roman de Nathalie Léger, un étrange paysage de ruines où la photographie révèle toute sa puissance spectrale.

Avant le très remarqué Supplément à la vie de Barbara Loden (2012) ou La Robe blanche (2018), il y a eu L’Exposition (2008), que les éditions P.O.L rééditent en poche. Comme eux portrait d’une femme défaite – ici de l’« immobile et féroce » comtesse de Castiglione, là de la cinéaste Barbara Loden ou de la performeuse Pippa Bacca –, L’Exposition est né d’une fascination – « énorme et dissi-mulé(e), incompréhensible, puissant(e), plus puissant(e) que vous » – pour une figure marquante du XIXe siècle et son destin brisé. D’elle, la narratrice ne sait rien avant de tomber, dans une vieille librairie de province, sur un catalogue, La Comtesse de Castiglione par elle-même, et d’être « glacée par la méchanceté d’un regard, médusée par la violence de cette femme ». De ce saisissement initial, du mystérieux ébranlement produit, L’Exposition retrace les secousses, les lignes de faille d’où émergent « lentement quelques fantômes inquiétants, des revenants égarés mais qui insistent ». Au fil d’une écriture subtile et composite, faite de trous et de faux raccords, ce premier roman enchâsse ainsi traces biographiques et effets de miroirs dans une traversée de l’histoire des arts, de l’histoire tout court, et de l’histoire intime. Passe d’un élément à l’autre sur un mode « toujours incongru et toujours implacable, presque invisible », selon « des lois impérieuses et énigmatiques », pour finalement interroger tout autre chose – ou bien plus – que le « sujet » dont il semble chercher à s’emparer.
De la biographie de Virginia Oldoïni de Castiglione, L’Exposition n’a donc finalement peut-être que la tentation : le puzzle est beaucoup plus vaste, les pièces manquantes nombreuses, comme le sont les lignes de fuite qui s’élancent, esquisse silencieuse, vers une autre femme. La comtesse en est néanmoins le déclencheur, le prétexte. Née en 1837 à Florence, morte à Paris en 1899 dans le plus extrême dénuement après avoir connu la gloire, les fastes de la cour et le lit de Napoléon III, celle que l’on surnommait la « perle de l’Italie » aimait à se décrire comme « la plus belle créature ayant existé depuis le commencement du monde »… Belle donc, de manière miraculeuse et stupéfiante ; pourtant « Narcisse femelle, (…) sans souplesse, sans douceur dans le caractère, ambitieuse sans grâce, hautaine sans raison ».
Cette beauté sans chaleur, elle en figea sa vie durant la plastique parfaite, hélas inexorablement vieillissante, en prenant la pose chez Mayer & Pierson, « l’atelier de photographie des gens du monde » dont Nadar moquait la pauvre pratique. Mais, sorte de Cindy Sherman avant l’heure, du talent elle en avait pour deux, concevant son « grand numéro d’apparition de la Femme » dans des mises en scène minutieusement préparées lors de ses rendez-vous hebdomadaires chez Pierson. Ici alanguie, là en robe de bal, en reine d’Étrurie, en dame de cœur… de face, puis de profil l’âge venant, ce sont près de 500 clichés – une anomalie, une incongruité pour l’époque – qui, de 1856 jusqu’à sa mort, furent pris avec une persistance maladive, soigneusement compilés, et parfois offerts à ses (nombreux) admirateurs. Sur ces clichés pourtant, rien n’apparaît qu’un masque, un reflet figé – tableau vivant ? nature morte ? – dans lequel, « sous l’apparence de la frivolité », se révèlent une tristesse « effroyable » et la construction « de ce que Poe appelait “l’habitacle de la mélancolie” ». Combat perdu d’avance contre le temps, dont les longues poses immobiles tentaient vainement d’arrêter la fuite : « Retenir, silencieusement retenir. »
Retraçant la déchéance de cette « odieuse poupée » perdue dans son image, Léger glisse avec une indéniable cruauté d’une page à l’autre de cette chronique d’une désolation annoncée. Car en regard « de ce corps audacieux, de cette présence impérieuse » se cache un autre corps, une autre femme, « menue, timide, ployée »  : la mère – trompée, abandonnée, vaincue par plus belle qu’elle. Ici vengée d’un coup de plume : l’une défaite et grimaçante, lentement ruinée avant d’être « goulûment amalgamée à la mort », l’autre retrouvée enfant dans un album de famille, frêle mais debout, rêveusement tournée vers l’horizon.

Valérie Nigdélian

L’Exposition, de Nathalie Léger
P.O.L, 160 pages, 9 

Aux vaincues Par Valérie Nigdélian
Le Matricule des Anges n°214 , juin 2020.
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