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Histoire littéraire Chamfort ou le crépuscule des idoles

juillet 2020 | Le Matricule des Anges n°215 | par Richard Blin

Trop vif et trop paradoxal pour être cerné, trop imprévisible pour être compris, le plus immoraliste de nos moralistes a fini par brûler tout ce qu’il avait adoré. Jean-Baptiste Bilger dresse son portrait.

Chamfort ou subversion de la morale

Sa fin, en pleine Terreur, ressemble à un dénouement de tragédie. Dénoncé – pour s’être félicité de l’assassinat de Marat par Charlotte Corday – par un des employés de la Bibliothèque nationale dont il venait d’être nommé directeur, Chamfort est incarcéré. Finalement libéré, il est assigné à résidence jusqu’au jour où, comprenant que la Révolution l’a condamné, il tente de se suicider. Mais son coup de pistolet l’ayant laissé vivant, il s’empare d’un rasoir et entreprend de se couper la gorge, de s’entailler la poitrine, de se lacérer cuisses et mollets. Il se vide de son sang mais vit encore. Un ratage auquel il survivra un an, le corps enveloppé à la manière d’une momie.
Suite à sa mort, on trouva, entassés pêle-mêle dans des cartons, un monceau de petites notes, de bribes de textes, de pensées, « des miettes, des lambeaux ». Plus de 1300 fragments à partir desquels son ami Ginguené composa un recueil de Maximes et pensées à l’image de ceux de moralistes comme La Rochefoucauld ou La Bruyère. Un ouvrage fragmentaire et posthume qui a suscité l’admiration de Stendhal, Schopenhauer, Nietzsche, Camus, Beckett, Cioran, chacun y voyant plus ou moins son alter ego.
Mais qui était donc ce Chamfort, né Sébastien Roch Nicolas, en 1740, officiellement enfant d’un couple d’épiciers, mais en réalité enfant naturel d’une dame de la noblesse et d’un chanoine. Brillant élève, il va très vite choisir la voie littéraire, qui permettait alors d’atteindre la gloire et la fortune. Écrivant sans relâche pour les théâtres, les journaux, les concours d’éloquence, il obtient les parrainages de Voltaire et de Rousseau, fréquente les salons, y brille par sa maîtrise de l’art de la conversation. Pensionné par Louis XVI, encensé par les Grands, il va, au comble de la célébrité, soudain renoncer à tout : finis les titres et les emplois aussi lucratifs et prestigieux soient-ils. Non seulement l’écrivain vaniteux qu’il était s’est changé en contempteur de la gloire, mais il va aussi se retourner contre la littérature en produisant des écrits dont, dit-il, nul ne pourra lui dérober la clef. Comme s’il avait trouvé l’art de formuler ses pensées sans les répandre.
Redonnant à la parole vive sa prééminence sur les écrits et les livres, il gravite autour des hommes de pouvoir et d’action, devient l’ami intime de Mirabeau avec lequel il va s’employer à hâter la révolution. Choisissant d’avancer masquer, il prête sa plume à ses amis, se réappropriant l’activité d’écrivain non plus pour interpréter le monde, mais pour le transformer. Aux côtés de Sieyès, Condorcet, Talleyrand ou La Fayette, il travaille à rendre pensable et possible une réforme politique de grande ampleur. Lui qui avait été l’enfant chéri de l’aristocratie, embrasse le parti du peuple, s’attaque à l’injustice liée à l’hérédité nobiliaire, dénonce les préjugés, rêve d’une société permettant à chacun d’occuper une place correspondant à sa valeur réelle. Et lui qui avait été élu à l’Académie française en 1781, exige, dans un pamphlet, sa suppression, estimant qu’elle est une institution représentant l’Ancien Régime littéraire.
Une vie dont le mouvement est celui d’un homme qui devient ce qu’il est, et dont la trajectoire est celle d’un écrivain qui ne serait pas qu’un faiseur de livres, mais un homme d’action cherchant à ouvrir les yeux de ses concitoyens. Plus d’œuvre, mais une démarche visant à produire des outils pour s’orienter dans la pensée, des écrits qui seraient des instruments, des recettes, des plans, des armes, pour reprendre les termes au moyen desquels Michel Foucault tentera de se définir : « Je suis un marchand d’instruments, un faiseur de recettes, un indicateur d’objectifs, un cartographe, un releveur de plans, un armurier…  »
Des écrits donc et des pensées qu’il s’agit de mettre en acte dans un véritable art de vivre qui tiendrait de l’art nietzschéen de danser sa pensée. Une « éthique dansante » dit Jean-Baptiste Bilger, une forme de gai savoir, d’« érotisme de l’esprit » que résumerait cette maxime de Chamfort : « Jouis et fais jouir, sans faire de mal ni à toi ni à personne, voilà, je crois, toute la morale ». La suite, c’est-à-dire sa fin, on la connaît…

Richard Blin

Chamfort ou la subversion de la morale,
de Jean-Baptiste Bilger, Cerf, 380 pages, 22

Chamfort ou le crépuscule des idoles Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°215 , juillet 2020.
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