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Domaine français Issue de secours du labyrinthe

septembre 2020 | Le Matricule des Anges n°216 | par Jérôme Delclos

Avec Thésée, sa vie nouvelle, Camille de Toledo remonte le cours douloureux de l’histoire familiale. Un cantique à la mémoire des siens.

Thésée, sa vie nouvelle

Rarement un bandeau de couverture concourt au sens du livre qu’il promeut. Le lecteur le jette, au mieux s’en sert de marque-pages. Celui de Thésée, sa vie nouvelle fait exception : la photo d’un enfant en apprenti boxeur, ses paupières encore gonflées du dernier combat, fait écho à celle, page 164, où on le voit en gilet de sauvetage, et qui sourit. Il peut avoir 8 ou 9 ans. C’est Jérôme, « le frère qui se pend » de Camille de Toledo qui se désigne lui-même comme « le frère qui reste », alias Thésée.
Car il s’agit bien dans ce livre d’un labyrinthe, de la crainte d’y pénétrer, de l’épreuve de l’errance et des chemins pour en sortir après avoir triomphé du monstre. Sur le seuil, la question qui obsède : « qui commet le meurtre d’un homme qui se tue ? » Bientôt, cette autre, non moins taraudante : « celui qui survit, c’est pour raconter quelle histoire ? » La littérature regorge de récits de deuil : d’un enfant, d’un frère, d’un père ou d’une mère, d’un amour. Mais la voie de Thésée, anéanti par le suicide de son aîné à l’âge de 32 ans, se veut plus ambitieuse, à quoi répond une forme complexe qui peut désorienter. La narration, un flux très ponctué mais sans majuscules, du séisme et ses répliques (la mort de la mère le jour même de l’anniversaire du fils suicidé, puis celle du père), est criblée d’incises en italique qui s’apparentent à des notes de l’auteur en quête de sens. D’autres paragraphes, eux en écriture manuscrite, renvoient au document de famille découvert par Camille de Toledo et qu’il ne lit que des années après le geste du frère : sorte de journal tenu par « l’ancêtre », l’aïeul Talmaï suicidé lui aussi, manière d’hommage à son fils Oved, mort d’une maladie foudroyante. Plus des photos en noir et blanc (on pense à W. G. Sebald, ou à Alexander Kluge), pour ce qui, une fois passée la tentation de l’oubli par l’exil de Thésée à Berlin (« derrière lui, Paris est une nécropole »), s’échafaude comme une enquête de psychogénéalogie qui ne s’y réduit jamais.
De Toledo, en effet, ne se contente pas d’un procès en responsabilités qui tourne vite au procès à charge contre ses parents, Nathaniel, le « patron de gauche » qui a cru à un « capitalisme à visage humain » et qui s’est voulu « Gatsby » dans « l’effacement du nom juif », et Esther, la mère qui a imposé aux deux garçons la présence du banquier ami dont ils découvriront, adultes, qu’il était son « amant discret ». À seulement fouiller ainsi dans les poubelles familiales, il n’en sortirait que le banal petit théâtre bourgeois. Mais cette archéologie installe, et c’est là le tour de force de l’auteur, à partir d’elle une déconstruction de l’histoire de l’Europe du XXe siècle, ses guerres, ses crises, ses migrations, dans quoi les destins et les trajectoires des individus y prennent leur sens et leur dimension propres, cependant que le « frère qui reste » réalise l’échec de sa fuite en Allemagne quand la maladie le rattrape sous la forme d’une quasi-paralysie de la colonne vertébrale. Les médecins, les examens n’y pourront rien. C’est Anselme, le chamane, qui fournira à Thésée les clés pour s’en guérir. Si cette partie du livre peut laisser perplexe par le syncrétisme qu’elle mobilise (de la médecine chinoise à « l’épigénétique »), elle permet toutefois une sortie de la psychologie vers une réflexion plus troublante sur le langage, le corps, la matière, « l’eau » qui nous constitue et qui ne serait autre que la survivance des ancêtres qui insiste à nous traverser et déterminer en secret. En résumé : « Nos vies, (…) de quel ricochet sont-elles les ondes ? »
La fin du livre propose plus de questions que de réponses. Avant tout : « qu’est-ce qui nous assigne ? » Sur notre liberté, notre capacité à nous défaire de nos liens, « la matière », opaque, en sait toujours plus que nous. Sans doute la question originelle, « qui commet le meurtre d’un homme qui se tue ? » persiste-t-elle. Mais celle de savoir comment en raconter l’histoire aura ouvert, sous la forme d’un livre, l’issue vers une vie renouvelée.

Jérôme Delclos

Thésée, sa vie nouvelle
Camille de Toledo
Verdier, 251 pages, 18,50

Issue de secours du labyrinthe Par Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°216 , septembre 2020.
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