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Égarés, oubliés La richesse du vide

octobre 2020 | Le Matricule des Anges n°217

Dans ce recueil de textes courts, l’Italien Paolo Rumiz (né en 1947) nous entraîne sur une île pour nous apprendre à ouvrir les yeux.

Le Phare, voyage immobile

Il arrive que des livres soient, sans raconter la moindre histoire, beaucoup plus romanesques que bien des romans. Parce qu’ils rapportent des expériences peu communes sans doute, mais peut-être plus simplement parce que la vie elle-même y apparaît comme un roman, et qu’ils ont la capacité de transmuer la banalité en quelque chose d’exceptionnel. Le Phare, voyage immobile est de ceux-là. Un livre dont il faut déguster chaque prose (elles sont au nombre de 26), chacune d’elle constituant une petite leçon de vie (l’art de vivre « au moment présent d’une manière absolue »).
Longue d’1,2 km pour une largeur qui n’excède jamais les 200 m, l’île sur laquelle Paolo Rumiz a fait escale pour une durée de trois semaines n’a rien pour séduire les tour-opérateurs : perdue quelque part en Méditerranée, cette île dont il tait le nom de peur qu’elle ne soit envahie par « des hordes d’infidèles » n’abrite qu’un phare (un des derniers phares habités de la planète, et un des plus hauts du monde : 110 m de hauteur en comptant le promontoire rocheux auquel il est arrimé). Y séjournent un gardien, son adjoint, un âne qui passe ses nuits dans une grotte, une poule « fauve à crête rouge feu », et une bruyante colonie de goélands menacés par une pêche intensive qui réduit leurs ressources alimentaires.
Cette escale a les allures d’une retraite, car c’est sans radio, sans télé, sans téléphone et sans Internet, donc complètement coupé du monde extérieur, que cet écrivain-voyageur a vécu son premier voyage immobile, « le plus difficile de tous, parce qu’on n’a pas d’échappatoire, on est seul avec soi-même ».
Le site a beau être grand comme un mouchoir de poche, Rumiz reconnaît qu’il aurait « pu y rester un an et découvrir chaque jour quelques nouveaux secrets ». Il faut dire aussi que ce phare est « à la fois sentinelle des navigateurs, observatoire astronomique, station météorologique, temple de la botanique, belvédère des ornithologues, sismographe, laboratoire marin et gisement d’antiquités grecques, romaines et médiévales ». Un poste idéal pour celui qui se trouve en état de disponibilité totale envers ce qui l’entoure.
Là où un habitué de la terre ferme ne verrait « que ce qui lui manque », lui s’efforce au contraire de tout voir, fouillant son environnement immédiat pour y explorer toutes les formes de vie : la faune, la flore, les vents, le phare et ses bruits (qui en font un être vivant).
Sur ce « récif inhabité et lointain », la météo est décisive et imprévisible : « le temps change à une vitesse impressionnante et avec lui la lumière, les odeurs, la température ». Les vents eux-mêmes n’y sont jamais les mêmes : la tramontane, qui « ne balaie pas la mer » mais « l’agite de crêtes écumeuses et d’embruns »  ; le levantazzo, « ce vent d’est humide et infâme » qui est « une lamentation, une migration d’âmes » qui vous pousse « dans les cavernes inexplorées de votre for intérieur »  ; le grecale, qui « lave l’âme et nettoie les pensées »  ; ou encore l’ostro, la bora, le levante, le sirocco, le libeccio, autant de noms qui sont à eux seuls une invitation au voyage et qui font de ce bloc rocheux une île où « l’on peut se griser de vent et de mythe ».
Les sujets changent d’un jour à l’autre (c’est d’ailleurs ce qui fait le charme du volume, le lecteur ne sachant jamais ce qui l’attend à la prochaine prose). On passe ainsi de l’exploration quasi scientifique d’un ciel étoilé à l’évocation du phare d’Ar-Men (« ce cauchemar de pierre érigé en pleine mer » dont Jean-Pierre Abraham a fait le sujet de son livre Armen), des pêches du gardien et de son adjoint à ses propres cueillettes sur l’île (fenouil de mer, ail, asperges sauvages et « bijoux de câpres »).
Paolo Rumiz en a vu d’autres (trajet Istanbul-Trieste à vélo, descente d’une partie du Danube en canot, expédition pédestre de 3000 km…), mais ce voyage immobile aura été pour lui une véritable expérience (et la qualifier d’initiatique n’aurait rien d’exagéré). Avec en toile de fond « le magnifique silence du Web », son séjour lui aura offert une « perception pélagique du monde » ainsi qu’une éducation du regard. Et il lui aura permis de montrer au lecteur la formidable richesse de ce que beaucoup tiendraient pour du vide.
D’une érudition délicieusement contagieuse, tenant à la fois du journal de bord, du témoignage et du récit, Le Phare, voyage immobile (paru en 2015) est beau comme un conte, envoûtant et hypnotisant comme le sont les histoires qui nous offrent du rêve et qui font de la vie « une gourmandise qu’il faut mastiquer doucement, sous le soleil ou sous les étoiles ».

Didier Garcia

Le Phare, voyage immobile,
de Paolo Rumiz
Traduit de l’italien par Béatrice Vierne
Folio, 176 pages, 7,50

La richesse du vide
Le Matricule des Anges n°217 , octobre 2020.
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