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Domaine étranger Un couteau dans la tête

mars 2021 | Le Matricule des Anges n°221

Dans un témoignage aussi lucide qu’halluciné, l’Allemand Thomas Melle nous projette son « mal » littéraire et théâtral.

Le Monde dans le dos

La Nef des fous, poème publié par Sebastien Brant en 1494, eut un succès et une prégnance considérable traversant toutes les époques. Albrecht Dürer l’illustra. Jérôme Bosch l’a peinte. Erasme dans son Eloge de la folie la réfute. Jim Morrison et les Doors la psychédélisent. Quant à Michel Foucault, son Histoire de la folie à l’époque classique démontre que le mythe de la nef des fous se situe dans l’essence même de la construction du concept de folie. « La folie ne peut pas être trouvée dans la nature. La folie n’existe pas sauf dans une société, elle n’existe pas en dehors des formes de sensibilité qui l’isolent et des formes de répulsion qui l’excluent ou la capturent. »
Des nefs des fous, il est plaisant d’en imaginer lorsqu’on n’y navigue pas. La folie n’est-elle acceptée que créative ? De grandes barques, à la dérive, voguant au gré des flots, emplies de déments ou de migrants… Une façon bien singulière de se débarrasser de l’insensé, de l’étranger… Thomas Melle y aurait-il eu sa place ? Ce quadragénaire, issu d’un milieu modeste, écrit des pièces de théâtre et des romans. Diagnostiqué bipolaire, il conteste ce terme. « Cette disposition mentale – je préfère la nommer ainsi, que maladie que l’on appelait autrefois folie maniaco-dépressive. Mais le terme folie – comme l’ont montré les progrès de l’histoire médicale – est trop sévère. Car qui peut définir aujourd’hui qui est fou ? En allemand, il s’agit en fait d’une expression familière qui signifie fantastique ou génial, maniaco-dépressif est simplement plus honnête et plus direct – et donc aussi plus précis que le discours légèrement édulcoré et euphémique de bipolaire. C’est simplement un euphémisme qui masque la véritable étendue de ce désordre, ou plutôt : adoucit la vision de celui-ci d’une certaine manière. »
Nous avions lu, assez hébétés, dans ces pages en octobre 2017, le témoignage de Pierre Souchon d’Encore vivant (Le Rouergue). Atteint du même mal, il déclarait avoir été détaché un petit matin d’une statue de Jean Jaurès qu’il enlaçait tout en mangeant du buis et conduit à l’hosto psy. Le roman de Thomas Melle est tout aussi saisissant, mais plus monumental car il donne l’impression d’être construit avec une profondeur de champ infinie, à la manière d’une machinerie de théâtre de rue colossale. Un long tunnel assourdissant, une crypte décorée d’ex-voto, de mannequins (bras, jambes, faces, cœurs, âmes), d’objets hétéroclites, de tout un Empire de signes. Un long tunnel, un darknet que la dimension virtuelle de la toile opacifie, amplifie. Dans ce tunnel fuse une bille de flipper humaine, de chair et d’acier, « le narrateur ». Cette boule n’en finit pas de se cogner au réel et à tout l’univers chimérique, paranoïaque qu’elle engendre. Melle, pour écrire ce livre, affirme « vider la table d’une manière fictive et non fictive  », faire « table rase ». Il se transforme en Hermès Trismégiste, divinité gréco-égyptienne, dont la fonction était de rassembler (il a ainsi rendu vie à Osiris démembré) et de scribe, secrétaire des dieux. Il adopte pour cela une « poétique de l’authentique ». « Je n’ai pas inventé l’expression, elle provient du Frankfürter Allgemeine Zeitung, dit-il. La dualité, ainsi que la bipolarité de mon entreprise ont ainsi été bien résumées. Pénétrer une dimension poétique tout en se voulant sincère, pour transmettre un contenu authentique, vrai. C’est paradoxal, mais c’est là, toute ma tentative ! »
Dans ce roman d’apprentissage, où l’on passe du réel au délire, du tragique au burlesque, le lecteur happé est ballotté, éprouvé, traité en voyeur, manipulé. « Je n’ai presque aucun souvenir de l’acte sexuel lui-même avec Madonna. Il n’a dû être ni particulièrement endiablé ni particulièrement ennuyeux. C’est qu’en vérité, Madonna n’est pas une bombe sexuelle, tout comme Elvis n’en était pas une, une de ses amantes a même dit qu’au lit, il lui avait fait penser à un petit bébé maladroit, réflexe de succion du sein maternel inclus. Madonna avait un comportement incestueux similaire, elle semblait encore voir en moi son fils, son Jésus déchu à qui elle voulait coller une fellation… » À l’instar du héros, le lecteur plonge dans une autre dimension, de la toute-puissance à une fragilité extrême, vit une atomisation de la personnalité, un état végétatif, fonce, stagne, se reconstruit. Sur le net, il pirate les sites d’écrivains connus dont il contrefait l’écriture, engage des polémiques, attire des milliers de suiveurs, ne supporte pas d’être ainsi en lumière, pète plusieurs câbles, végète à l’asile. Sort, s’engloutit à nouveau dans le travail d’écriture, la mise en scène, la représentation. Le Monde dans le dos, un titre très parlant, pour ce livre psyché, cette magnifique anamorphose aussi éprouvante que sidérante.

Dominique Aussenac

Le Monde dans le dos
Thomas Melle
Traduit de l’allemand par Mathilde Julia Sobottke
Métailié, 322 pages, 21,50

Un couteau dans la tête
Le Matricule des Anges n°221 , mars 2021.
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