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En grande surface N’oubliez pas le guide

mars 2021 | Le Matricule des Anges n°221 | par Pierre Mondot

Cette nuit, je n’ai pas trouvé le sommeil. Par la fenêtre de ma chambre, j’ai regardé l’aube se lever sur les collines. L’herbe verglacée, les tilleuls sur les branches desquels apparaissent les premiers bourgeons. » Ainsi s’ouvrait, dans les colonnes du Monde, le journal de confinement de Leïla Slimani. Une bonne idée, au départ : le regard lucide d’un écrivain sur la situation ne manquerait pas d’éclairer les lecteurs que la soudaine et inédite succession de dimanches affolait. Mais la jeune femme reçut de violentes critiques. Au nom des infirmières, des caissières et du peuple essentiel, on jugeait obscène de célébrer l’éveil de la nature. L’isolement rend méchant.
Qu’à cela ne tienne, un an après, la romancière remet ça. Avec un huis clos plus bref mais un texte plus long. Dans Le Parfum des fleurs la nuit, la prix Goncourt relate une nuit de réclusion volontaire entre les murs de la Punta della Dogana, à Venise. Cette fois, l’idée revient aux éditions Stock. Une formule moins coûteuse que les résidences d’artiste mais tout aussi efficace : on laisse un écrivain déambuler seul toute une nuit à l’intérieur d’un musée après quoi on publie son compte-rendu. Génial, mais pourquoi ne pas aller plus loin, quitter le domaine convenu de l’ekphrasis et ouvrir l’expérience à de nouveaux territoires ? On tient déjà un début de catalogue alléchant : Michon irait coucher chez Bricorama, Le Clézio à Ikea.
Le récit commence quelques mois avant l’envol pour Venise. L’auteure se terre chez elle pour travailler à son roman. Qui pense qu’elle s’amuse se fourre le doigt dans l’œil : « L’écriture est (…) renoncement au bonheur, aux joies du quotidien. (…) Il faut rouvrir ses cicatrices, remuer les souvenirs, raviver les hontes et les vieux sanglots. » Sans parler des cycles capricieux de l’inspiration : rien pendant des jours (« mes personnages ne me parlent pas ») puis soudain la frénésie, et l’espoir que ses mains soient « aussi rapides que le fil de (ses) pensées ». Finalement l’alarme de son téléphone sonne : elle a rendez-vous avec l’éditrice qui va lui proposer d’écrire le livre qu’on tient dans les mains.
On retrouve la romancière au chapitre suivant, à l’arrière d’un taxi-bateau. Une courte halte au restaurant, avant de rejoindre le musée : « Je commande des sardines, des pâtes à la courge, une escalope milanaise et de petites palourdes au persil et à l’ail. » Ce solide appétit cache pourtant de doutes. Une bêtise ce projet, elle aurait dû refuser. Ses connaissances en art contemporain sont nulles, puis elle se méfie des musées : « une émanation de la culture occidentale, un espace élitiste dont je n’ai toujours pas saisi les codes. »
Elle a envie de vomir : « cette escalope milanaise était vraiment une mauvaise idée. » (Plutôt les palourdes, non ?) Elle se motive : « Tu crois peut-être que tu es là pour dormir ? Tu as quelque chose à faire, un texte à écrire. » Après s’être déchaussée, et entre deux reflux, Leïla attaque la visite. Les premières œuvres ne lui parlent pas. Il y a bien ce ballon blanc posé sur le sol à côté d’un bloc de marbre. Bizarre. Mais non, l’installation doit sans doute « se comprendre comme une métaphore de l’amour et du temps qui passe ». Oui, pourquoi pas. Là, c’est l’exposition « Luogo et Segni » : « trente-six artistes dont les œuvres interrogent le rapport de l’homme à la nature, la capacité de l’artiste à saisir la poésie du monde. » Original. Sur la droite, des cubes en verre qui « ressemblent à d’énormes bonbons à la menthe, à des icebergs qu’une main humaine aurait modelés ». Intéressant. Leila pense qu’ils « réalisent de manière troublante, mélancolique, ce fantasme de s’emparer de l’insaisissable ». Ah oui, bien dit. Nous voici au centre du musée. Un terrarium y est entreposé, à l’intérieur duquel croît un galant de nuit, arbre singulier dont les fleurs ne s’ouvrent qu’à la nuit tombée. Et ce parfum… Le même galant poussait dans son enfance à Rabat « près de la porte d’entrée ». L’épiphanie la bouleverse, les larmes lui « montent aux paupières ». En plus, elle tient son titre.
Le texte se présente comme la retranscription d’un improbable monologue intérieur : « Cela fait des heures que je suis là, des heures que je me parle à moi-même et je commence à être un peu déboussolée. » La veille, Notre-Dame brûlait. Et d’y repenser lui donne envie de fumer. Elle se cache aux toilettes avec une cigarette et une brosse à dents. C’est l’acmé dramatique du récit (avec le restau) : « Et si le gardien se réveillait ? » Ensuite, la visite reprend. Entre deux nouvelles épiphanies, l’écrivain médite avec mélancolie sur la littérature, l’identité, la mémoire et le temps qui passe. Mais c’est la ville qui veut ça : « Venise porte en elle les germes de sa destruction et c’est peut-être cette fragilité qui en fait la splendeur. »
Le soliloque de Leïla Slimani s’achève vers trois heures du matin. Et donne davantage envie de fruits de mer que de musées vénitiens.

Pierre Mondot

N’oubliez pas le guide Par Pierre Mondot
Le Matricule des Anges n°221 , mars 2021.
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