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Domaine français Prose de feu

avril 2021 | Le Matricule des Anges n°222 | par Richard Blin

Avec un livre qui donne le goût des libérations lumineuses, élève l’assoiffement existentiel à la hauteur d’un enlèvement au ciel, Philippe Bordas cherche à réenchanter la langue.

Il est des livres que l’écriture, le ton distinguent immédiatement. Un pari quasi désespéré les porte autant que la jubilation qui va avec le sentiment d’un inconnu à affronter. C’est exactement le cas pour Cavalier noir, un livre de Philippe Bordas, auteur entre autres de Chant furieux ou Cœur-volant (Gallimard, 2014, 2016).
C’est l’histoire d’un homme, le narrateur, qui, chargé de son vélo et de ses écrits, a décidé de retourner à sa « vie d’errance et de libre sang ». Lui qui a fui plein sud pendant plusieurs décennies, quitte Paris pour la ville d’Heidelberg, sur les bords du Neckar, où l’attend Mylena. Un départ, un exil devenus une évidence malgré les reproches de sa fille et l’insinuation des amies fidèles qui le soupçonnent d’immoralité et d’indécence, voudraient qu’il renie et fuie jeunesse et beauté. Grande, « créature de Sud, prise sous l’apparence d’une fille de fjord », « nymphe antique équipée d’un portable », Mylena a « la contenance du fauve et la vibration de l’oiseau ». Ni la mode ni l’argent ne l’attirent « ni les journaux ni le cinéma. La vérité, c’est qu’elle est inactuelle et que cet exode hors du temps m’attire à elle infiniment ».
Rejoindre celle qu’il a connue alors qu’elle étudiait encore la médecine, et était venue passer deux ans en France par désir de Paris et amour du français, la suivre sans gage de repli, « n’est pas plus insensé que chérir l’utopie de cette flamme française – cette langue d’éminence dont j’étais le puceau et l’ensorcelé ». Car natif d’une cité, « pauvre Babel à vingt races, trente langues, hurlées de matin à soir », notre cavalier, biberonné aux « vocables hirsutes et dépeignés » aux « glossolalies laryngales verlanes »« nos paroles sortaient d’arbalète comme traits de foudre enduits d’une bave de serpent » – n’en lisait pas moins en cachette, bien décidé à partir seul à l’aventure des mots, tout en chérissant le rêve d’une langue qui fiancerait « le parler babélique de sa jeunesse et l’écume de haut français ». Et voici qu’un matin, bac en poche, il croise sur un quai de gare, sa prof de philo qui lui propose – lui qui songeait à devenir coureur cycliste, grimpeur (« De douleurs choisies, par moi seul consenties, naîtrait mon exploit. Ou adviendrait ma fin. ») – de l’aider à préparer sa candidature à une classe d’élite, une hypokhâgne. Il acceptera. « J’allais redresser ma grammaire par la conduite de phrases enfin complètes assorties aux perfections de la langue de Louis. »
Une opportunité qui se transformera en cauchemar aux séquelles toujours vives chez celui qui, magnétisé par la beauté de Mylena, vient de la rejoindre dans la hutte haut perchée, le radeau oscillant bâti dans les arbres, qu’elle habite. Une « bulle d’amour » où ils vont vivre le profond, le sauvage ensorcellement d’aimer. Une vie en suspension, charnelle, enivrante, auprès d’une fée des bois, d’une « Vénus de forme et d’âge » qui, malgré son jeune âge a vu la mort de près, a soigné en Inde et en Afrique, mais ignore les déguisements du Mal, ceux qu’il voit, lui, partout depuis son passage dans cette classe d’élite qui devait lui dévoiler la langue promise, et ne lui a inculqué que la langue de l’ascèse et de l’anéantissement, « l’écorchement du poème et l’étrillage du velours des mots », « les minorations physiques et mentales ». Une mise à mort des pouvoirs du chant, un enlisement dans des phrases « longues et molles, sans suc ni tranchant », dans le temps « où Mesrine vivait ». Des rites noirs, d’absence à soi et au monde dont le souvenir le hante encore, des sortilèges dont il découvrira le secret auprès d’un ancien camarade de classe venu se retirer dans un chalet sis au fond des vallées boisées du Neckar.
Un récit de fuite qu’illumine le voltage animal de Mylena, sa muse, sa sylphide, celle grâce à qui il va réussir à reprendre, compléter, finaliser les différentes versions d’un livre qu’il porte depuis longtemps. Un livre où il dira son errance de « Quichotte halluciné aux mirages du haut français », sa quête d’une langue et d’une écriture mariant « la sève populaire de Villon et la coulée aristocratique de Saint-Simon ». Ce livre, c’est Cavalier noir, le fruit d’une écriture qui croit à la vertu des secousses – « J’écris à hiatus et roule à dislocation » – dévoile la chair faunesque des mots, amène à effloraison des raffinements qui osent être des orages, des frémissements qui osent être des excès. Un livre qui danse l’ivresse d’être au bras d’un style aussi viscéral que luxuriant.

Richard Blin

Cavalier noir
Philippe Bordas
Gallimard, 336 pages, 21

Prose de feu Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°222 , avril 2021.
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