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Égarés, oubliés L’odeur des jasmins

mai 2021 | Le Matricule des Anges n°223 | par Éric Dussert

Son grand-père lui racontait la prise d’Alger de 1830. L’écrivaine et traductrice Jeanne Terracini (1911-2015), amie de Camus, y aura connu les joies de l’enfance puis l’éloignement irrémédiable.

Jeanne Terracini appartient à une génération qui a connu deux guerres et quelques libérations, pas toujours vécues dans la joie puisqu’elle appartenait à ces pieds-noirs qui s’exilèrent au moment de l’indépendance en 1962. Elle appartient aussi à la cohorte des fantômes de l’édition, les traductrices et traducteurs, dont le nom se perd encore trop souvent dans les sables de la mémoire, comme si leur rôle devenait tout à coup négligeable lorsqu’ils n’étaient plus là en personne pour veiller au respect de leur travail. Les lecteurs d’Arthur Koestler, d’Ignacio Silone ou d’Alberto Moravia savent pourtant qu’ils lui doivent quelques excellentes lectures…

C’est sous le nom de Jeanne Scebat qu’elle naît à Alger le 26 avril 1911, dans une famille plutôt libérale de commerçants juifs. Si l’on en croit ses livres, son enfance fut douce, et même éblouissante. Il lui en est resté le charme, au sens le plus magique du terme, comme souvent les enfants d’Afrique du Nord qui ont eu la chance de grandir au soleil. Son grand-père lui racontait la prise d’Alger de 1830 – l’aurait-il vécue ? c’est très improbable – mais elle en reprendra le récit quand, au cours de sa vie, elle prendra la plume pour dire ce qui lui fut cher et qui allait se perdre parce qu’il fallait quitter ce sol. En parlant de son ouvrage le plus remarquable, Si bleu le ciel, si blanche la ville (Clancier-Guénaud, 1988), elle confie : « jai écrit ce livre pour ne pas oublier Alger, pour que ne s’effacent pas complètement les traces du passé ». Et Jules Roy, personnage plutôt raide en général, l’approuvera sans barguigner : « Rien n’a été écrit de plus beau sur Alger depuis Noces de Camus ». Trouvera-t-on compliment plus net ?

Mariée à un diplomate italien au tempérament taiseux et à la personnalité écrasante (d’après leur fille), Enrico Terracini (1909-1991), elle le suit en Suisse durant six ans, et se replie avec lui en Algérie lorsque le régime fasciste leur pose des problèmes insolubles. C’est là que leur fille Anna Maria naît, pendant la guerre, en 1943. Celle-ci, qui deviendra une artiste, se souviendra de sa mère, la douceur incarnée, soucieuse des gens malheureux, des négligés dont elle fera le sujet de ses livres. En 1952, la famille s’installe à Dakar, lieu du nouveau poste du père. Le climat est éprouvant, l’enfant le supporte mal et Jeanne tombe malade elle-même. Mère et fille s’installent alors à Grasse et Jeanne ne relâche pas son effort littéraire. Après avoir publié en 1946 Un enfant mort chez Edmond Charlot – qui est également l’éditeur de ses amis Albert Camus et Jules Roy à Alger –, elle donne Chronique de l’usure à Gallimard (1951), collabore à la revue Botteghe oscure et traduit. Plus tard, paraîtront Brefs séjours dans l’éternité (Clancier-Guénaud) et la réédition de Si bleu le ciel, si blanche la ville chez Albin Michel, probablement portée par Jules Roy dont c’est l’éditeur. En 2013, les éditions David Reinharc depuis disparues proposent un impressionnant volume de huit cents pages reprenant l’œuvre intégrale de cette femme discrète, y compris des inédits comme L’Éducation algérienne d’un frankaoui et son volume Une mère et son fils consacré à l’amour maternel. On ne la voit guère dans la presse, elle vit à Rome, où elle s’éteint le 21 septembre 2015.
Si l’histoire racontée par son grand-père de la conquête d’Alger par les troupes françaises nous ramène inexorablement au fantasque mais probable Pays conquis de François Salvaing (qui évoquait, lui, la conquête du Maroc au début du XXe siècle), les images, les sons et les odeurs qui effleurent les pages de Jeanne Terracini évoquent immanquablement À l’envers du tapis de Rose Celli (Gallimard, 1935), également traductrice et Algérienne d’Alger. L’une comme l’autre auront gardé en mémoire l’odeur des jasmins de leur jeunesse, et cette « citadelle turque ressemblait à une rose aux pétales gaufrés de ce blanc bleuté de la chaux, frais et lumineux », ainsi que débute son livre le plus notoire. La génération de son père assistera à la transformation de cette citadelle en cité pensée selon les normes européennes. Dans le souvenir de Jeanne Terracini remontent l’exubérance des rues colorées, sombres ou illuminées de lumière, le désordre, les cris, la vie quotidienne et ses rites, les emballements des familles, les actes mus par la superstition et la grande parade des êtres mêlés qu’ont peints à leur manière Paul Achard, Roland Bacri et de nombreux autres restés depuis orphelins de la terre de leur enfance. « Alger si fraîche, si jeune, si tonique lorsque j’étais enfant, prenait une physionomie étrangère. J’avais joui du bonheur d’exister dans une nature exaltante. La façon dont j’avais adhéré à mon sol me semble encore aujourd’hui un privilège rare. Cet accord se brisait. Ma mère disparue, je ne serais plus revenue à la maison. La terre natale se refermerait sur elle, je n’aurais plus eu le courage de rechercher disséminés dans la cité défigurée, ces petits temples qui gardaient les dépouilles de son monde et du mien. »

Éric Dussert

L’odeur des jasmins Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°223 , mai 2021.
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