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Poésie L’œil écoute

juillet 2021 | Le Matricule des Anges n°225 | par Emmanuel Laugier

Jean de Breyne suit le chant impersonnel du poème, basse fréquence murmurée qui l’ouvre à tout ce qui, du temps, reste peut-être chantable.

Poète discret (né en 1943), photographe, fondateur de la galerie-librairie l’Ollave à Lyon, puis éditeur d’essais d’artistes ainsi que d’un « Domaine croate/poésie » depuis 2012 avec Martina Kramer, Jean de Breyne mène de front toutes ces activités sans suffisance ni prétention. L’homme conduit sa barque lente depuis le Luberon où il vit depuis trente ans. Il sait la volonté nécessaire et cette invitation régulière que l’écrivain se donne, chaque jour, pour rêver de livres qui, pourtant, déjà se défont, désœuvrés en eux comme il se peut que nous le soyons parfois face aux vérités infâmes du temps. Pourtant, à la pointe de cette fragilité sourd quelque chose d’infracassable que les poèmes ouvrent en eux. Ils font du risque de ce désœuvrement leurs adresses multiples, l’instant T d’une saisie sans proie, tantôt légère, tantôt mélancolique, mais toujours opiniâtre. Pour dire, ne serait-ce que ça : « Je vais aux tables simples ».
Après quasi trente livres publiés, Jean de Breyne écrit ce rendez-vous de la table, dans l’endurance de cette patience. Ses livres sont ainsi, depuis La Disparition et ensuite (1984) à ses récentes Adresses (2019), ils insèrent en eux les nœuds du bois comme des points de jonction entre ce qui lie, délie ou heurte. Sa syntaxe, si reconnaissable, est faite de ces mêmes accidents, intégrant ici un mot impropre qui diagonalise sa phrase, tend son rythme ; ici un article est éludé parmi leur emploi régulier, créant comme une boiterie naïve de désaccords subtils. C’est ce qui est beau, faute d’un autre mot, dans son phrasé, et particulièrement dans ce Duende, qui réunit sept ensembles (écrits en 2018 et 2019), à l’exception de la section éponyme finale, datant de 2006. Façon de tourner le dos à tout commencement, façon de monter le livre sur la table, de lui donner sa force en l’œuvrant contre le temps linéaire additionnable. Cet agencement de sections de poèmes aux régimes tous singuliers ne donne pourtant jamais l’impression d’exercices de styles fouillis ou habiles. C’est bien au contraire la discrétion de l’agencement qui gagne le lecteur. Que les chapitres se titrent « Chants », « Cheminées » ou « Un seul poème par jour », ils sont tous reconduits à une matérialité qui leur enlève toute magie et les donne comme des séries discrètes : ici c’est un « carnet Moleskine » terminé à Zagreb, là un simple « carnet noir mince », le suivant sera un « carnet noir Canson ». Sur chacun d’entre-eux quelque chose se dépose, qui étonne : « c’est curieux/voir ce que l’on ne voit pas///ce qui soulève et/ce qui est ainsi soulevé///ou bien c’est le désir qui voit », jusqu’à ce prétexte dont vient peut-être le poème : « il faut le voir,/là dans les mains///et dans l’ombre du feuillage/qui se balance sur la page///même parfois violemment/par le vent///si tu voyais///–/et sa voix/celle qui cherche ».
Que cela soit chant, ou pas, ou « reste chantable » (Paul Celan), c’est le « chant de tous les jours/dans la bouche de l’homme,/la chansonnette (…)/cela peut ânonner  », mais cela peut être, avec Coltrane, « après les bouches/c’est produit d’air cela débroussaille l’air/traverse son silence, la parole,/et sonne/se cogne à l’écoute ». De section en section des raccords, des reprises, se font, de « chant » à « stères », et du bois au son intérieur de la masse. Variations, répétitions par lesquelles reviennent les moments de la composition d’état-poèmes : le Spirituals de Coltrane a présidé à l’un d’entre-eux, Aperghis ou Kurtág à tel autre. Jusqu’à ce que chaque poème résonne dans le « duende » final du livre, lequel, comme l’écrivait Lorca dans son Jeu et théorie du Duende en 1933, est « dans ce que l’on peut et non dans ce que l’on fait, c’est une lutte et non une pensée ». C’est ce que Jean de Breyne suit, sans ostentation aucune : « cette phrase qui ne dit rien de plus,/qui nous fait énoncer nous-mêmes ». Une phrase sortie du tronc massif du langage, comme d’un bois auquel l’homme travaille et auquel le travail le confond parfois, mais que De Breyne fait sonner si juste à sa table de patience : « Je te le dis même ainsi :///Vous êtes/dans le bois/dans les stères/dans la parole et/dans la voix qui la dit  ».

Emmanuel Laugier

Duende,
Jean de Breyne
Propos Deux, 156 pages, 14

L’œil écoute Par Emmanuel Laugier
Le Matricule des Anges n°225 , juillet 2021.
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