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Essais Proses de la désolation

septembre 2021 | Le Matricule des Anges n°226 | par Gilles Magniont

Avec un souffle remarquable, Philippe Dufour rend leur force politique aux romanciers réalistes, peintres de la démocratie – soit ce qui n’est pas advenu, et continue de nous manquer.

Le Réalisme pense la démocratie

Le XIXe siècle consacra la société bourgeoise en 1830, massacra les insurgés barbares en 1848, derechef les communards en 1871 ; les mirages du libéralisme classique – Adam Smith et ses providentielles redistributions – se dissipèrent vite, laissant voir les réalités crues du capitalisme – Herbert Spencer et son darwinisme social. Face au mythe libéral, face à l’idéalisme abstrait, voilà alors des « êtres de papier, autrement vivants, autrement incarnés dans le réel » – Sorel, Rastignac, Bovary, Lantier, Valjean, etc. C’est dans leurs veines que coulent toutes les insatisfactions, les désenchantements, les ratages d’une société qu’on avait espéré libre et égalitaire. « Je ne ferai que dire la vérité mais elle sera horrible, cruelle et nue »  : Flaubert se représente tel un « démoralisateur » ; quant à Stendhal, il est dit (par Musset) « désenchanteur ». D’un préfixe négatif à l’autre, « Une vision triste se propage », comme l’écrit Philippe Dufour ; cette vision à laquelle il s’attache ici, c’est – pour reprendre le titre de son essai – celle par quoi Le réalisme pense la démocratie  : « Ce sera mon hypothèse qu’il y a dans les fictions réalistes, en palimpseste, raturées, écornées, les théories libérales ».
Écorner ces théories ne revient pas à en formuler d’autres, et le romancier réaliste n’a pas de thèse à soutenir. Par la fiction, il consent justement à « écrire par-delà ses opinions », porté par une « honnêteté de l’imaginaire » qui manque à l’essayiste, et soutenu par une forme qui vient « perplexifier » les beaux ordonnancements théoriques. C’est cette forme, ce propre de l’écrivain – les idées esthétiques – qui se trouve dans ces pages étudiée : par exemple comment dans la syntaxe des romans « L’argent devient le complément direct du verbe aimer », par quel endroit « les chiffres entrent dans les lettres », où les images dévoilent que le nanti tourne à la bête féroce, quand le pronom égalitaire on dit cette rue « qui ne distingue pas », et pourquoi les existences s’enlisent dans la longue durée des récits. Dufour multiplie ainsi les micro-analyses stylistiques (et ne les réserve pas qu’aux romanciers, dévoilant ici un lapsus de Larousse, là l’« inquiétude qui perce toujours chez Tocqueville »), leur adjoint ponctuellement la confirmation de tableaux (avec ce coin de ciel bleu, « petit espace d’espérance » qui rapproche les casseurs de pierres de Courbet des émeutiers de Daumier), ou plus largement celle du langage commun, puisque les pathologies de la démocratie s’entendent dans tous ses néologismes (utilitarisme, individualisme, paupérisme), dans ses mots qui se colorent toujours plus négativement (le déclassé qui tire toujours davantage vers le bas, la médiocrité qui n’a plus rien d’honnête), dans ceux qui se mettent désormais au pluriel (les médiocrités encore, ou l’ambition, cette passion bourgeoise qui « se subdivise et se fragmente »).
Si le travail est donc fait, et académiquement fait (d’une introduction qui pose patiemment les méthodes et objets à une conclusion qui ramasse clairement les idées), il faut dire que ce sérieux n’empêche nullement l’analyse de décoller, à presque chaque paragraphe. L’érudition n’y additionne pas pesamment les œuvres, mais les fait étinceler en les frottant l’une à l’autre, comme elle sait rendre vie frémissante à leurs auteurs jamais confondus – des contradictions du libéral Zola faisant in fine l’apologie de l’« économie de marché bienfaisante » aux contorsions inquiètes de telle phrase des Misérables : « Le roman oblige Hugo à remettre ses idées sur la démocratie en jeu. Dans l’éloignement du temps, sur son rocher de Guernesey, Hugo pressent qu’en ce mois de juin 1848, l’Histoire a peut-être raté son rendez-vous avec la Raison. Il se laisse alors pousser la barbe.  ». Ainsi la critique littéraire se hisse-t-elle à des sommets d’éloquence et même d’émotion, notamment lorsqu’elle nous engage à entendre le murmure des personnages secondaires ou comparses : « figurants, presque inaudibles, presque invisibles et pourtant (et partant) singuliers », ils disparaissent aussitôt entrevus, comme pour dire « que la démocratie authentique n’a pas eu lieu », et tester « l’humanité du lecteur » : celui-ci entendra-t-il cette « morale des recoins du roman », et se souviendra-t-il du vieillard de L’Éducation sentimentale qui pleure, à la fenêtre, « en manches de chemise », au lendemain de juin 48 ? Et saura-t-il, comme l’y engagent ici divers prolongements, reconnaître ce que ces œuvres disent encore « de notre présent », de ses héritiers tout-puissants, de son économie souveraine, de cette « nouvelle version louis-philipparde » qui nous gouverne ?

Gilles Magniont

Le Réalisme pense la démocratie,
de Philippe Dufour
La Baconnière, 264 pages, 20

Proses de la désolation Par Gilles Magniont
Le Matricule des Anges n°226 , septembre 2021.
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