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Domaine étranger Cluedo kitsch

novembre 2021 | Le Matricule des Anges n°228 | par Jérôme Delclos

Proposée dans une forme éditoriale audacieuse, une féérie de Milorad Pavić sous l’alibi du polar.

Exemplaire unique. Roman aux cent fins

Pourquoi lit-on un roman jusqu’au bout ? Pour connaître la fin de l’histoire. Mais l’on se découvre comme intimidé par Exemplaire unique. Roman aux cent fins de Milorad Pavić. Le livre est contenu dans un coffret, lequel également en contient un second, « Le cahier bleu » d’où l’on sort une fine plaquette qui fournira des clés, ainsi que cent fiches numérotées, serrées en liasse par un bandeau brun. L’éditeur a réalisé cette élégante composition en six versions de la couverture du coffret, et apposé de manière aléatoire sur chacun de ses 2500 exemplaires l’un des dix tampons existant en quatre couleurs différentes : le roman est donc bel et bien un « exemplaire unique », qui démultiplie encore la personnalisation de l’objet-livre qu’avait déjà amorcée Pavić (1929-2009) avec ses exemplaires « masculin », « féminin » et « androgyne » du Dictionnaire khazar.
Avec cette promesse – ou menace – du vertige des cent fins, la lecture s’annonce d’emblée déplacée sur son axe, comme si s’en trouvait déréglé le centre de gravité du lecteur qui, s’il connaît Pavić, cherchera à réassurer son équilibre sur les thèmes familiers de l’univers du Serbe : les parfums de luxe, omniprésents tout au long du livre (« Dior Addict », « Must de Cartier », « Poison », etc.), le tabac (ici non pas la pipe, que fumait Pavić, mais « un cigare Partagas » et « l’œuf d’or de tabac à priser avec de la cocaïne »), ainsi que des « chasseurs » et pourquoi pas même « vendeurs » de rêves. Comme d’habitude, la narration est parsemée d’objets élevés au statut de personnages. Dont un revolver, le « Magnum 586 » qui illustre le coffret dans ses six versions. Pudiques, ni l’éditeur, ni Pavić pourtant friand de marques, ne précisent qu’il s’agit du S&W Model 586, une arme-culte chez les amateurs et qui, par parenthèse, a été produite en pas moins de neuf sous-versions différentes par messieurs Smith & Wesson : un 357 Magnum, du beau et lourd qui envoie de la grosse prune. « Il est chargé de ses six balles. Il est enveloppé dans un foulard mauve ». C’est « madame Markezina Androsovitch Lempicka » – beau nom pour cette femme encore séduisante grâce à « une crème anti-âge au caviar » – qui, l’ayant découvert dans un tiroir, le remet à son amant « Mateus Distelli », chanteur d’opéra de son état, et qui l’utilisera pour tuer « Monsieur Kruz » sur le mode classique de l’exécuteur cool : «  (…) de trois balles dans le cou. Puis il s’en retourne par le même chemin ». Plus loin dans le livre, le « vendeur de rêves » apprendra à madame Lempicka bien des choses sur les « rêves posthumes » venus, si on les achète, du futur dans lequel nous serons morts. En particulier ce rêve par quoi elle sera « obligée de tuer quelqu’un », ce qu’elle fera « sur le palier, toute nue, avec des bottes montant jusqu’à la chatte ».
Tout ceci est foisonnant, et constamment drolatique. Certes passablement fatrasier, sachant que Pavić a soin de nous préparer aux cent fins, soit les cent fiches de notes – autant d’hypothèses – de « monsieur l’inspecteur supérieur Eugène Stross  », victime malencontreuse d’un lanceur de couteau avant, hélas, que d’avoir pu boucler son enquête… dont nous héritons.
Mais l’important n’est pas seulement dans ce Cluedo narratif. Il réside tout autant dans la prose très rêveuse d’un roman rococo, où l’opéra est présent par des références explicites mais également au sens où les situations, les événements, les rebondissements, se produisent devant un décor en carton-pâte chargé d’instaurer une atmosphère de féérie toujours sur le point de sombrer dans le burlesque ou dans le kitsch. Les répliques, désuètes ou triviales, y sont féroces et décalées à souhait : « Vous êtes une merde polie et très bien élevée ». Et c’est ce qui nous ravit et étourdit chez Pavić, comme les parfums que portent ses personnages bien trop légers et frivoles pour se signaler à nous autrement qu’en exhalant des secrets à flairer : « par-dessus son parfum, monsieur Erlangen porte un parfum féminin. Alex constate avec étonnement qu’il ne s’agit pas du Poison de mademoiselle Heht (…). Le parfum que monsieur Erlangen porte en sus du sien est Dune, donc celui d’une autre femme ». Comme disait Smith : élémentaire, mon cher Wesson !
Jérôme Delclos

Exemplaire unique. Roman aux cent fins
Milorad Pavić,
Traduit du serbe par Maria Béjanovska
Monts Métallifères, 161 pages & 100 fiches, 27 e

Cluedo kitsch Par Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°228 , novembre 2021.
LMDA papier n°228
6,50 
LMDA PDF n°228
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