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Poésie Au « A » de divagation

mars 2022 | Le Matricule des Anges n°231 | par Emmanuel Laugier

Son treizième livre, Asphyxique, comme ils disent, commence comme tous les autres par la lettre « A ». Mathieu Nuss y creuse une véritable géopoétique physicienne à l’étrangeté troublante.

Asphyxique, comme ils disent

Les frères Schlegel, théoriciens du romantisme allemand, définissaient la perfection souveraine du fragment comme un être « totalement détaché du monde environnant, et clos sur lui-même comme un hérisson ». Cette figure défensive, fermée comme un poing, peut se rapporter aux multiples fragments de proses qui composent les trois parties du nouveau livre de Nuss, Asphyxique, comme ils disent. Poèmes-hérisson en somme, dont la compilation forme un espace de vibration à l’inquiétante étrangeté sûre, tant chacun rayonne pour lui-même comme une focale de monde et forme, par son rayonnement, le moyeu général du livre comme sa visée. Ce n’est pas la moindre des choses qu’un opus tienne, presque évidemment, ces deux économies en lui et parvienne à les tendre comme un arc, à l’exemple de ce bref paragraphe : « Avec sa tête de bonnet et sa locomotion de taupe déroutée, l’idiot cherche village, dans ce stock mort de phrases qu’il a en poche, ou plus surprenant, dans les fers nombreux qu’il garde au feu ». Ou de celui-ci, nettement visuel : « Se discipliner alors, à la vue des coings endormis sur les branches basses ».
Le microcosme qui se construit dans chaque bande de prose de Nuss n’est pourtant pas la simple miniaturisation d’un objet ou d’une chose, d’un espace (micro ou macro), mais l’importation à partir d’un point localisé d’une folie dérivante. Les mêmes frères Schlegel plaçaient cette possibilité de dérive (un temps dissolvant) dans le potentiel d’un mot intraduisible, le Witz  : « esprit de saillie », « esprit chimique », jeu de mots, « faculté d’inventer une combinaison de choses hétérogènes », scission et dissémination du moi. Le Witz indique donc une passion qui met hors de soi tout en maintenant en son mouvement une grande rigueur architectonique. Cet ensemble de logiques tenues, entre resserrement et étoilement, Mathieu Nuss le conduit avec la même précision, déplaçant son cheval prosé au gré des déambulations mentales d’un idiot, l’un des mots leitmotiv du livre : « Quand regarder ne devient plus qu’un flash qui dissocie des coups de foudre simultanés au lieu d’articuler, qui se répand au coude à coude, juste pour le panorama, longe en main n’écrire du présent que son CO2 expiré  ».
C’est le premier constat : tout se passe comme si le temps était en dehors de ses gonds, le sujet si loin de lui-même qu’il en devient une petite boîte d’enregistrements sauvages. Le livre en déploie tous les tempi, y affirmant aussi ce que le poète Michel Collot décrit de la logique « géocritique », à savoir qu’elle « redécrit » ses lieux en détachant la fonction référentielle de ses références objectives ou mimétiques. C’est tout l’arc tendu par Nuss dans son écriture, jusqu’à cette tentation de l’asphyxie dont le titre est formé, et jusqu’au « ich bin der Welt abhanden gekommen » (« Me voilà coupé du monde » – il s’agit de l’un des Rückert-Lieder de Gustav Mahler) qui ouvre la partie centrale du livre.
Pourtant, le double mouvement de rétention et d’extraction de chaque poème condense, en les cernant souvent depuis la vue de l’idiot, une multitude de paysages, animaux croisés (« Bovins aux look d’anges  »), petits organismes (« taches de morilles  », « Thrips piégés par la chaleur, aéroportés  », « plis d’acariens en veste  »), minéraux (« marbrer les graviers  »). Cette plongée affûte un baroque tout à fait intrigant, dont la crise du paysage est l’un des marqueurs : à Rimbaud et aux « ciels (qui) ont affiné (son) optique » (Illuminations), Nuss répond ici par « tout ce précis travail du temps (qui) saisit anormalement l’idiot », « ses habitudes forestières lui font le teint et l’œil vert  ». « A noir  », naissance latente, que le syndrome Asphyxique dit aussi paradoxalement en son instant : « la lumière beige béchamel cartonnée de l’halogène, la convulsion des insectes qui y brûlent », mais aussi, au-delà de la disparition, « ce magnétisme endormi dans le terrain (…), comme d’une complète radiographie de la tête, depuis la mâchoire inférieure jusqu’au cuir chevelu  ». Car tout est lié, « du fragmentaire quand il est inespéré de joindre les deux bouts  » à la « probabilité d’apparition, envers et contre toutes les conséquences  » ? C’est ce qu’Asphyxique, comme ils disent en dit, en toute la virtualité.

Emmanuel Laugier

Asphyxique, comme ils disent
Mathieu Nuss
L’Étoile des limites, 56 pages, 12

Au « A » de divagation Par Emmanuel Laugier
Le Matricule des Anges n°231 , mars 2022.
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