Lorsque la lourde porte se referme sur elle, une gardienne la fouille « avec des gestes vacillants d’oiseau affamé », elle se sent ensuite comme une enfant prise au piège dans des « corridors souterrains d’une perfection glacée ». Ainsi Goliarda Sapienza décrit-elle sa découverte de la prison dans son récit L’Université de Rebibbia. Le titre n’est sans doute pas ironique : l’emprisonnement est un apprentissage en même temps qu’une épreuve. Juliette Stella consacre sa thèse en littérature comparée à des femmes qui firent cette expérience – pour des motifs bien différents – et la racontèrent. Si certaines, telles Albertine Sarrazin et Goliarda Sapienza, sont célèbres, d’autres méritent sans doute d’être lues avec attention : Latifa Zayyat, Assata Shakur… La question centrale à laquelle toutes se confrontent est bien, écrit Juliette Stella, celle de la prison comme « lieu de recomposition identitaire et de résistance littéraire ».
Dans L’Astragale, La Cavale et La Traversière, l’héroïne-narratrice porte à chaque fois un prénom différent. Pourquoi, d’après vous ? Est-ce bien, posée ainsi, la question du genre littéraire : roman ? autofiction ? autobiographie masquée ?
En effet, dans ces trois romans publiés du vivant d’Albertine Sarrazin, l’héroïne s’appelle successivement Anne dans L’Astragale, Anick dans La Cavale et Albe dans La Traversière. Ces déclinaisons du nom rappellent celles de l’auteure dans la « vraie vie » : d’abord nommée Albertine Damien par l’assistance publique, puis Anne-Marie Renoux par ses parents adoptifs et « Anick » dans l’établissement d’éducation spécialisée du Bon Pasteur, elle reprend le nom d’Albertine assorti du nom de famille Sarrazin alors que ses parents révoquent la procédure d’adoption et qu’elle épouse Julien.
Je crois que ce qui se joue dans ces variations n’est pas tant la question du genre littéraire que celle d’une identité qui se fait et se transforme, se recompose. Alors que l’incarcération implique une forme d’assignation identitaire au sens où elle fixe un statut (celui de détenue) et un nom officiel assorti d’un numéro d’écrou, figé dans les dossiers, Albertine Sarrazin se nomme elle-même de façon variable, dans ses romans mais aussi dans ses journaux, où elle s’adresse souvent à elle-même à la troisième personne. Elle s’approprie ces changements de nom forcés ou choisis, et les déjoue en se désignant comme Albe ou comme Sarrazine, forgeant à travers ces changements une identité plurielle. Dans le cas de ses trois romans, on pourrait même voir dans cette évolution celle du nom assigné (Anne, celui qui a été choisi par ses parents adoptifs) au nom d’écrivaine, choisi, Albe, diminutif d’Albertine, qui fait référence peut-être à Aube d’Arthur Rimbaud dont elle connaissait l’œuvre par cœur.
Seriez-vous d’accord pour dire qu’elle n’écrit jamais vraiment contre la prison, plutôt dans et avec, en face d’elle ?
Je pense au contraire qu’Albertine Sarrazin écrit bien...
Dossier
Albertine Sarrazin
Matricule 5007
juillet 2022 | Le Matricule des Anges n°235
| par
Thierry Cecille
Derrière les barreaux de ses cellules comme au travers des embûches d’une existence ensauvagée, Albertine Sarrazin s’invente, sur la page blanche, de plus vastes horizons. Explorons-les en compagnie de Juliette Stella.
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