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Théâtre Sauver ce qui peut l’être

septembre 2024 | Le Matricule des Anges n°256 | par Patrick Gay Bellile

Servie par une solide documentation, la pièce de Noham Selcer, Nord infini, est une fable pour dire l’urgence environnementale.

Nord infini (suivi de) Cavale

Biologiste missionnée par le Bureau de recherches géologiques et minières, Clothilde parcourt le département du Nord pour analyser les sols de différents sites industriels abandonnés et relever les taux de pollution éventuels. Consciencieuse, elle compte mener à bien son travail malgré la mauvaise volonté des propriétaires et gardiens des sites. Elle a pris une chambre à l’hôtel Le Forestier de Saint-Amand-les-Eaux plutôt qu’à Lille parce que « c’est plus pratique pour mes relevés et j’ai le sentiment de mieux appréhender le territoire ». Elle est la seule cliente dans cet hôtel, et au début, tout se passe bien ; elle promet à Raphaël, son amoureux, d’être bientôt de retour. Mais petit à petit, l’ambiance se fait plus lourde : la rivière Deûle, canalisée, est extrêmement polluée, et le Relais nature du parc de la Deûle, parc de loisirs, est gardé par Gex, un aveugle qui se drogue à la cocaïne. Il lui déconseille de poursuivre ses recherches : « Je vous conseillerai, les échantillons que vous devez prélever ici, de ne pas les prélever ici. Je vous conseillerai plutôt de ramasser de la terre, ou de la boue, ou ce que vous voulez, mais de le faire autre part, et de dire à votre hiérarchie que vous l’avez ramassée ici et que tout va bien. Et je vous conseillerai de vous barrer d’ici, de foutre le camp. » Et puis il y a le lac à Goriaux, qui dépend de l’hôtel où elle est descendue. Un lac qui semble avoir mystérieusement disparu. La patronne prétend ne pas se souvenir comment y accéder. Et puis, dit-elle, certaines personnes vivent dans la forêt qui entoure le lac ; on ne sait jamais, ce peut être dangereux.
Clothilde se sent attirée par tout cet environnement. Et pas que pour y faire son travail. Comme si au-delà des dépôts sauvages de produits toxiques ou de l’ensevelissement de matières dangereuses, le pays se révélait vivant, et appelait à l’aide. D’ailleurs Gex le dit. Quels que soient les résultats des analyses, il ne quittera pas cette région. Et les autres non plus. « Le Nord est mon paysage intérieur, et nous sommes tous comme ça. (…) Les gens du Nord préfèrent vivre sur une terre triste que sur une terre sans âme ». Cette âme, Clothilde va la rencontrer en la personne de Henno. La jeune femme vit dans la forêt et va lui faire découvrir tout ce vivant qui s’obstine à demeurer face au monde que les humains détruisent.
L’auteur du texte, Noham Selcer, fut professeur de mathématiques avant de démissionner pour se consacrer au théâtre. Ce Nord, il le connaît bien, il l’a parcouru, et l’aspect documentaire de sa pièce en témoigne. Les différentes scènes sont séparées par des relevés tels qu’on peut les trouver sur le site Géorisques du ministère de la Transition écologique. Mais le personnage de Henno tire aussi le propos vers le conte, la fable écologique ; et le parcours de Clothilde devient un chemin initiatique : en consommant les baies de symphorines, toxiques, en se baignant dans le lac à Goriaux, extrêmement pollué, aux couleurs improbables, dont l’eau provoque des nécroses cutanées, elle devient partie prenante de cette région. En se battant pour elle, c’est elle-même qu’elle défend. Et ce lac dans lequel une société continue de déverser des produits toxiques avec le silence de la patronne de l’hôtel, silence rémunéré qui lui permet de maintenir à flot son établissement déserté, ce lac vient confirmer ce que lui disait Gex : « Vous les trouvez belles nos cimenteries abandonnées, nos fonderies rouillées, nos aciéries désossées, pas vrai ? (…) À côté des quelques hectares que vous avez nettoyés, tout est toujours sale et vous nous laissez nous rouler dans la merde qui a fait notre gloire. »
Et lorsque vient le moment de rentrer, sa mission terminée, Clothilde laisse partir le train, puis les suivants. Elle va rester dans ce Nord. Elle va parler : « je dirai au moins ce que j’ai vu, et si l’on ne m’entend pas, je le dirai plus fort, et si ça ne suffit pas je le hurlerai, et si l’on ne m’écoute pas, je l’écrirai sur le flanc des montagnes de charbon. Et alors on devra regarder. »
Le deuxième texte, La Cavale, est un court monologue. À partir d’un cauchemar récurrent dans lequel elle se voit poursuivie dans un espace qui rétrécit inexorablement, une femme tente de comprendre ce qui la constitue au plus profond d’elle-même et que peut-être « Au Commencement était la Peur ». Un texte étrange, ponctué de digressions, comme si la femme redoutait et repoussait le moment de toucher à l’intime.

Patrick Gay-Bellile

Nord infini (suivi de) La Cavale,
de Noham Selcer
Les Solitaires intempestifs, 144 p., 14

Sauver ce qui peut l’être Par Patrick Gay Bellile
Le Matricule des Anges n°256 , septembre 2024.
LMDA papier n°256
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