Grégoire Bouillier, détective public
On savait Bmore plus bavard que Philip Marlowe. Et depuis Le Dossier M et ses 3232 pages (six volumes en format de poche), Grégoire Bouillier ne cache plus sa propension à la digression et à ce qui ressemble à un syndrome de Shéhérazade : tant qu’on écrit, tant qu’on parle, la mort se tient à l’écart. À moins qu’il ne s’agisse, pour lui, de libérer une écriture ou une parole dont les mots seraient comme des chiens d’arrêt propres à débusquer dans la complexité du réel les signes qui en donneraient une équation parfaite. Trouver derrière la profusion des apparences un chemin qui conduirait à une forme de liberté. Une définition possible du mot « œuvre ».
Grégoire Bouillier, dans Le Dossier M, vous évoquez votre grand-père et notez qu’il était grand lecteur de romans policiers. Quelques pages plus loin, sorti in extremis, mais sans savoir comment, d’une situation qui aurait pu vous coûter la vie, vous avouez ne pas vouloir « élucider ce miracle ». Enquêter (le polar), « élucider » : ne donnez-vous pas ici une clé de votre œuvre ? L’écriture, chez vous, ne cherche-t-elle pas toujours à élucider les événements de votre vie et de votre époque, depuis votre naissance (de Rapport sur moi, votre premier livre), jusqu’à Le Syndrome de l’Orangerie qui vient de paraître ?
Mes parents aussi lisaient des romans policiers : James Hadley Chase, Peter Cheyney, Dashiell Hammett, Simenon, etc. À l’école, j’apprenais Montaigne et Voltaire et j’aimais bien ; mais, à la maison, je dévorais Conan Doyle, Arsène Lupin, Agatha Christie, etc. D’ailleurs, j’ai toujours préféré les romans policiers d’intrigue – du style Le Mystère de la chambre jaune – aux polars qui, eux, misent surtout sur les personnages, la noirceur, la société. En tout cas, j’ai très tôt perçu qu’il y avait une littérature officielle (celle du Lagarde et Michard, pour dire vite) et une autre qui était, sinon officieuse, du moins privée. Et ce sont ces deux faces qui constituent ma culture, à la fois élitiste et populaire. Ce pourquoi, dans mes livres, je fais très attention à ce que les exergues qui figurent en tête de chapitre fassent se côtoyer des auteurs aussi sérieux que, par exemple, Wittgenstein et, disons, le Club des Cinq. Je m’en voudrais de ne citer que des Grands Auteurs, comme si j’avais tout le temps le petit doigt en l’air. On croit penser à tout mais on oublie les premiers livres qui nous ont fait aimer les livres. C’est comme le vin : un jour, on goûte un vin qui fait découvrir le vin et c’est pour la vie. Si je suis honnête, au commencement, il y eut les aventures du Club des Cinq. Cinquante-cinq ans plus tard, je me rappelle encore très bien du Club des Cinq et le trésor de l’île. J’en ai gardé un côté chercheur d’or. Une joie aventurière. Breton parlait de « l’or du temps » et c’est avec Enid Blyton que j’ai découvert que le temps de la lecture n’a rien à voir avec le temps social. Je pouvais me plonger dans un livre et, soudain, le monde extérieur n’existait...

