Grégoire Bouillier, détective public
On était très impatient de découvrir quel livre Grégoire Bouillier allait écrire après Le Cœur ne cède pas où le romancier déployait une forme de virtuosité (sur 900 pages). Retrouverions-nous la vibrante Penny, secrétaire féministe et sarcastique du détective Bmore ? L’écrivain, par le biais d’un fait divers exhumé, tirerait-il à nouveau le fil d’une pelote avec laquelle tricoter tout à la fois un costume mortuaire au capitalisme, aux micros-trottoirs honnis, aux bien-pensants et, dévidant la pelote, mettre toutes les représentations du monde à nu, pour nous livrer, in fine, une sensible expérience de la vie ? Ou reviendrait-il à des formats plus serrés, comme à ses débuts ? À une langue nourrie du classicisme, serrée autour d’un épisode autobiographique élevé au rang d’une aventure mythique à la Ulysse ? À ces questions, la réponse est oui. Et non.
Oui, Penny est bien là, et Bmore lui renvoie ses services slicés avec l’attitude de celui qui ne veut pas monter au filet. Bouillante dès le prologue, Penny vient proposer à son boss quelques faits divers pas piqués des hannetons, propres à lancer des enquêtes palpitantes et (qui sait ?) obliger Flammarion à créer une collection « Bmore et Investigations » où chaque année (soyons fou) nous lirions les aventures du couple. On est à peine dans le prologue de Le Syndrome de l’Orangerie, on rit déjà, on se frotte les mains, on voudrait que Penny nous fasse un service gagnant. Mais non, Bmore Bouillier lui renvoie chaque proposition de faits divers comme si elle était une balle molle : Bouillier Bmore veut des balles neuves. « Le problème, Penny, c’est qu’il n’y a aucun lien entre ces histoires et nous. Aucun lien personnel ni conscient, ni inconscient, ni de près ni de loin. » Et l’écrivain pose ici la première pierre de son art poétique.
Or, visitant l’Orangerie, BouillierMmore est saisi d’un malaise face aux Nymphéas que Claude Monet a peints sur d’immenses panneaux offerts à la France à la fin de la Première Guerre mondiale. Où chacun voit une ode à la vie, aux couleurs du jardin de Giverny, à la nature triomphante, l’auteur narrateur ressent la présence forte de la mort. Et même, repensant au film Blow Up vu peu avant, il imagine que Monet a enterré quelqu’un dans ses grandes toiles, qu’un cadavre y est caché, il n’en démord pas, Penny se moque de lui, le raisonne, il est têtu, il sait que Monet a peint la mort, Penny hausse les épaules, tourne le dos, et claque la porte. Bmorouillier mènera l’enquête seul.
Peintre acharné à l’issue d’une rupture amoureuse dans ses jeunes années, on savait l’écrivain intéressé par les couleurs (cf. Le Dossier M), l’art (L’Invité mystère), la peinture. Il compulse dès lors les ouvrages sur Monet, l’impressionnisme, l’Histoire, la botanique, lit, regarde les tableaux reproduits dans les livres comme s’il les passait aux rayons X. Et il voit. Il voit énormément de choses. Il exhume aussi : les morts de 14-18 (les années même où Monet peint les...


