Il faudrait des années pour tout explorer. » La romancière qui dans Un monde sans rivage (2019), tentait d’imaginer les derniers jours du trio de l’expédition Andrée, ces hommes partis survoler le pôle Nord en ballon aux confins du XIXe siècle, l’enquêtrice qui retraçait l’histoire du camp-ghetto de Theresidenstadt dans Une île, une forteresse (2015), la promeneuse qui s’efforçait de cerner les contours d’un lac près de Nantes, impossible à percevoir entièrement, dans Grands lieux (2017) – les multiples Hélène Gaudy se fondent ici dans cette figure familière : une fille, face au fatras d’objets de son père.
Que choisir, d’un fétiche africain ou du tableau intitulé Le Bernard-l’hermite, des ficelles de colis ou des enclumettes ? Dans cet atelier du douzième arrondissement de Paris, l’écrivaine entame un jeu de cache-cache avec un père bien vivant de 80 ans, qui a ramené des souvenirs de ses nombreux voyages mais dit n’en conserver aucun de son enfance. Il s’agira de reconstituer une forme à partir de ces traces, regrouper des chut(e)s, découper la silhouette d’une vie. « Bayou », « Pierres », « Feux », « Éclipse », « Rivages », sont les titres de chapitres de cette singulière en-quête du père. Comme un rébus, ou ces dessins dont il faut relier les points pour faire apparaître quelque chose ou quelqu’un, comme un portrait chinois : et si le père était un paysage ? Ce serait une île. C’est aussi une installation artistique de papier fabriquée par une écrivaine, un écrin de tendresse et de pudeur pour un homme pas tout à fait saisissable, un livre, un pur montage : Archipels.
Il ne faut pas s’attendre à une biographie linéaire, chronologique, pas plus qu’à de grandes révélations. L’une des nombreuses beautés de ce récit est qu’il ne livre rien d’extraordinaire. On ne saura jamais qui est, au fond, ce père qui écrit dans un cahier « Nous menons plusieurs vies de front. », ce père qui fut officiellement professeur dans une école d’art, mais aussi « dissident discret », baptisé par son propre père Jean-Karl (pour Jaurès et pour Marx), jeune homme à Caen, enfant pendant la Seconde Guerre mondiale, ce père de son enfance normale à elle, Hélène Gaudy, née en 1979, « après la joie et la bataille » de mai 68. C’est une histoire française qui transparaît en filigrane – derrière le père, les grands-parents résistants, dont il ne fallait pas connaître les allées et venues. Les lecteurs de Gaudy recomposent à leur tour des bribes : le grand-père paternel intimidant est apparu dans Villa Zamir (2022) ; c’est à l’autre, maternel, déporté et assassiné parce que juif, qu’est dédié Une île, une forteresse. Histoire française aussi qui passe par l’Algérie, où le père obtient son premier poste d’enseignant, en 1961, avant d’y revenir faire son service militaire, après l’indépendance ! Mais davantage que l’histoire, c’est la mémoire qui intéresse l’écrivaine, ces cailloux qu’on nous donne ou qu’on ramasse sans toujours savoir d’où ils proviennent. En...
Domaine français Cap au père
septembre 2024 | Le Matricule des Anges n°256
| par
Chloé Brendlé
Avec Archipels, Hélène Gaudy signe son livre le plus autobiographique, un bouleversant portrait de son père en forme de paysage.
Un livre

