La violence couve et foudroie là où on ne l’attend pas. Elle travaille d’une façon magique et souterraine, à la manière d’un rêve, le renversant premier roman de Manon Jouniaux. Les héroïnes des Échappées ont fui la violence des hommes pour se réfugier dans une châtaigneraie, « phalanstère fantasme aux allures de carte postale, où les femmes jouent les innocentes ». À seulement 26 ans, Manon Jouniaux construit un texte d’une densité et d’une maturité impressionnantes, moulé dans une langue charnelle et ample.
C’est l’été sur l’île de Beauté, qui n’est jamais nommée, « les journées ont le goût de melon qui colle aux joues », les femmes dansent, tournoient entre les volutes de fumée, boivent, suent, récoltent les châtaignes, cuisinent, « les enfants s’échouent dans les cuisses des mères ». Formée aux beaux-arts de Cergy, la primo-romancière n’épargne aucun sens, et nous ouvre aussitôt l’appétit : « les carottes fanes rôties au four, parsemées de copeaux de tomme de brebis, de romarin et d’huile d’olive ; les courgettes farcies à la brousse qui fondent sous la langue ».
Dans la « cacophonie de la châtaigneraie », on distingue d’abord peu les personnages, tant la chorégraphie des corps est fluide et véloce. Chaque page compose un mouvement de danse exécuté en groupe ou par binômes. Seule Anita, matriarche et héritière de l’exploitation, veille sur la communauté. Que ce soit entre Sophie et l’Enfant, les premières à avoir trouvé refuge auprès d’Anita, Miriam et sa petite fille Nour, Sophie et son amante Azalée ou entre le « duo passionnément ingérable, fusion ravageuse » de Cléo et son bébé aux pleurs incessants, les relations sont fusionnelles et menaçantes. Démunie et dévorante, Cléo réclame un amour exclusif : « je voudrais déceler dans ton regard la peur instinctive de l’abandon et sentir tes doigts s’agripper de toutes leurs forces à mon corps, à m’en déchirer la peau. Être l’unique, la seule ».
Après le départ d’Azalée, Sophie reste des journées entières les volets fermés à se dissoudre : « l’idée est fixe, l’absence convoque l’obsession ». La meute tout entière finit par l’avaler : « les mères et les enfants l’engloutissent, il est si tentant de se laisser noyer dans le désordre ».
Dès l’automne, le vent tourne, les secrets craquent au sein du matriarcat. Victime du harcèlement continu des garçons et d’un drame bien plus ancien dont seul son corps garde la mémoire, la petite Nour s’échappe jusqu’à la clairière pour y retrouver des fées, là où il est interdit d’aller. La société des enfants « pyramidale » et « binaire » reproduit tout ce que la châtaigneraie tente d’empêcher, formant une présence inquiétante, un souvenir douloureux pour les mères, les ramenant « toujours à eux, à leurs visages, à leurs voix, aux questions bourdonnantes, où sont-ils, que font-ils ? Les hommes et leurs enfants scories, emportés ici loin de tout sauf des fantômes ».
C’est toute la quête de l’Enfant, orpheline de prénom comme de souvenirs d’enfance en dehors de la châtaigneraie. L’adolescente veut connaître son histoire, les raisons de leur présence ici avec sa mère. Des bribes de réponses, elle en trouve dans la colère de chacune. Cléo, qui a déserté une « belle maison couleur grain de sable, ecchymose et crustacé », est implacable : « ce qui fait de nous des femmes, ce n’est pas notre corps, nos enfants, ou le sang qui coule chaque mois, ce qui fait de nous ce que nous sommes, c’est ce qui est planqué derrière ces foutues grilles ». Ailleurs, dans une vidéo de présentation, Manon Jouniaux évoque ses héroïnes « pleines de la violence qu’elles ont quittée ». La violence constitutive resurgira, fracassante, dans un dénouement stupéfiant. Échappées signe le début d’une œuvre très prometteuse.
Flora Moricet
Échappées,
de Manon Jouniaux
Grasset, 224 pages, 20 €
Domaine français Au loin des guérillères
septembre 2024 | Le Matricule des Anges n°256
| par
Flora Moricet
La jeune romancière Manon Jouniaux déploie un imaginaire étonnant de maîtrise autour des violences patriarcales systémiques.
Un livre
Au loin des guérillères
Par
Flora Moricet
Le Matricule des Anges n°256
, septembre 2024.

