Son prénom est solaire et joyeux mais son premier roman, lui, est sombre et rugueux. Scénariste de profession, Félicia Viti signe une histoire d’amour tourmentée entre deux femmes. Ou plutôt : l’histoire d’un point de vue sur l’amour, ce qui n’est pas exactement pareil. « Je ne peux pas dire ce qu’est l’amour. Je peux seulement dire ce qu’est la vie quand on aime », tient à préciser après quelques pages la narratrice dont le travail est d’écrire (ce qui laisse à penser que tout ça sent peut-être le vécu…). Insistance, ailleurs : « L’amour c’est relatif, c’est l’histoire qu’on s’en raconte qui importe. » Autrement dit : on n’est pas là dans la théorie, mais bien, et jusqu’au cou, dans la pratique. Pas dans le registre dissertation avec thèse-antithèse-synthèse, mais dans la section dissection, avec écriture au scalpel. Ici, pas de chandelles sur la table, pas de bougies éclairant les visages des amoureuses, le menu s’écrit à coups de bistouri : ce livre est une opération à cœur ouvert. La Fille verticale est pour ainsi dire une étude de cas, de carambolage ; du sentiment-collision.
Et d’abord qui est cette « fille verticale » ? Celle qui se réduit à une initiale, « L. ». Celle « qui vous tourne le dos quand elle met ses chaussures et qui vous regarde comme un étranger quand elle se réveille. Qui refuse de dîner avec vous, qui s’enfuit quand vous la poursuivez, qui veut que vous la poursuiviez pour rester debout ». Parce que L. est toxique, instable, intenable, muée d’une énergie négative, électron libre qui s’aliène la narratrice, il émane d’elle un rayonnement noir. Scène après scène (en quoi on reconnaît la patte de la scénariste), la plupart se déroulant dans le décor du Paris populaire d’aujourd’hui, sur « le bitume du 18ème », ce couple électrique est décrit comme des corps fissiles. Cette relation que la narratrice entretient avec L. n’est qu’un corps à corps. On s’attire, on se déchire, on s’attache, on se repousse, le désir est toujours une guerre de mouvements. En témoigne le rapport au sexe, vécu ici comme une expérience-limite, une dévoration. Les mots sont crus parce que les maux de la passion – jalousie, frustration, absence, communion – sont cuits et recuits. Cet « amour malade », clairement, c’est de l’autocombustion. Ce qui fait de ce roman, attention vos yeux, une rampe de lancement d’escarbilles. « Comment on tombe dans la passion. Comment on s’y amène à s’y faire si mal » ; là tout est dit, la chute et la blessure.
Visiblement nourrie de Georges Bataille, celui des vertiges existentiels du Bleu du ciel, Félicia Viti s’inscrit aussi à sa manière, écorchée, dans le sillage de Renée Vivien (1877-1909) et Natalie Clifford Barney (1876-1972) qui racontèrent en leur temps de fatales amours lesbiennes. Composées comme un bouquet de roses noires, ces feuilles volantes d’une violente passion se donnent comme l’apprentissage d’un combat intérieur pour retrouver une forme de souveraineté sur soi. Que le lecteur prenne garde à ne pas se piquer avec les épines de ces fleurs du mal-là.
Anthony Dufraisse
La Fille verticale,
de Félicia Viti
Gallimard, 110 pages, 15,50 €
Domaine français Opération à cœur ouvert
septembre 2024 | Le Matricule des Anges n°256
| par
Anthony Dufraisse
Pour Félicia Viti, le désir est toujours une guerre de mouvements.
Un livre
Opération à cœur ouvert
Par
Anthony Dufraisse
Le Matricule des Anges n°256
, septembre 2024.

