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Essais Au bibliopède inconnu

octobre 2024 | Le Matricule des Anges n°257 | par Jérôme Delclos

Fidèle à sa passion, Lucien X. Polastron donne sa voix et son érudition à la bibliothèque dans une vibrante prosopopée.

Ma poussière est l’or du temps

Certains livres ne s’adressent qu’aux membres d’un club très discret, pour ne pas dire une secte : celle des « bibliomanes » pour la psychiatrie, des « bibliolâtres » pour la religion. Lucien X. Polastron, revendiquant sa « bibliopathologie », se définit quant à lui comme un « bibliopède » ou « piéton du livre ». Il a consacré une quinzaine d’essais à tout ce qui touche à sa passion – le papier, la calligraphie, l’écriture au pinceau, l’enluminure, la numérisation, et même « la destruction sans fin » des bibliothèques (Livres en feu, Denoël, 2004). Aussi vaut-il mieux prévenir : qui ne se reconnaît pas dans la sentence ci-après, tirée d’Une brève histoire des livres (Actes Sud, 2014), se dispensera d’ouvrir Ma poussière est l’or du temps : « Vivre est une occupation plutôt facile quand on a compris que la terre est une grosse pelote de livres agglutinés ». Et que la vraie vie est dans les livres. La couverture de Ma poussière… ne comporte aucun autre nom d’auteur que sa mention dans le sous-titre « Autobiographie de la Bibliothèque recueillie et mise en état par Lucien X. Polastron, usager ». La Bibliothèque parlera donc d’elle-même : « Les commentateurs sont unanimes : je suis infinie et on me dit même éternelle. C’est sans doute pourquoi les dieux de partout me jalousent ». Et, ajoute-t-elle, « (…) veulent ma perte ».
Avec ses neuf sections et leurs sous-sections, la prosopopée se montre très composée. Elle l’est mais à l’image de son objet : c’est un « fatras monstrueux » qui mime la rationalité, une illusoire géométrie, elle n’en fait qu’à sa tête. Sans quoi la Bibliothèque serait finie et close sur elle-même alors qu’elle prolifère et déborde. Si bien que l’essai peut se lire d’un bout à l’autre ou dans le désordre, au petit bonheur la chance. L’auteur dans sa Brève histoire des livres écrivait qu’« Érudition est le nom d’une pioche », ce dans un « amas séculaire » et « compact ». Si l’on en croit Ma poussière…, c’est aussi un « labyrinthe », un « organisme vivant », une sorte de ruche dont les alvéoles contiennent des rouleaux de papyrus, une paroi préhistorique, une « caisse de livres » (c’est le sens du grec « bibliothêkê »), un bâtiment avec « un toit, des murs, des recoins, des lumières et des meubles », etc. Et cette polymorphie de la Bibliothèque n’a d’égale que la variété de ses époques, ses objets, ses pays, ses langues, et la diversité et singularité de ceux qui veillent sur elle et s’affairent à ces activités à la Perec que sont de tout temps « Penser/ Classer/ Penser/ Reclasser ». Dans son impossible tentative d’épuisement d’un lieu qui excède tous les autres, Polastron scrute des livres et d’abord ses préférés – Lucien de Samosate, Athénée de Naucratis, Proust, Pascal, Chateaubriand –, nous guide dans les grandes bibliothèques de par le monde, et il passe en revue leurs serviteurs obscurs, le plus souvent oubliés. Ainsi par exemple de Hernando Colón, fils de Christophe Colomb, collectionneur enfiévré qui voulait avoir « tous les livres, dans toutes les langues et sur tous les sujets disponibles, qu’ils viennent du monde chrétien ou d’ailleurs », et qui, ayant perdu dans un naufrage un échantillon de ses trésors, « mille six cent trente-sept incunables, (…) rédigea alors son premier catalogue, inutile mais élégiaque, le Memorial de los libros Naufragados ».
Les livres existants finissant par ne plus suffire au bibliopathe, Polastron nous invite à désirer ceux qui n’existent plus, n’ont jamais existé, ou n’existent pas encore. Ainsi de la folle et rêveuse Future Library, «  une idée norvégienne apparue en 2014 qui consiste à planter des épicéas pour fournir, espère-t-on, de la pâte à papier dans un siècle, puis, chaque année en attendant l’échéance, à solliciter d’un écrivain universellement honoré un manuscrit inédit qui demeurera au secret dans un coffre-fort d’Oslo, en vue d’être imprimé en 2114 sur le papier issu de ces arbres congénitaux  ».
La dernière page du livre, aux accents testamentaires, est une prédiction glaçante : « un terrible incendie ravage la mondiale », laquelle ne sera pas reconstruite, la Bibliothèque qui rassemble toutes les bibliothèques étant remplacée par des écrans ou « e-cloisons ». En sommes-nous si loin ?

Jérôme Delclos

Ma poussière est l’or du temps,
de Lucien X. Polastron
Les Belles Lettres, 189 pages, 23,50

Au bibliopède inconnu Par Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°257 , octobre 2024.
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