Fantôme venu du futur tel un Patrick Deville à Kampuchéa, Sébastien Lapaque est parti enquêter dans le Brésil des années 1940 sur la rencontre entre deux de ses monstres sacrés : Georges Bernanos qu’il admire et Stefan Zweig pour lequel il fait montre d’une sincère compassion. Les deux ont fui l’Europe sous la botte d’Hitler, le catholique après s’être décillé le regard du côté de Palma de Majorque, le juif après être passé par l’Angleterre. La rencontre a lieu en 1942. Dans les premiers jours de cette année qui sera la dernière pour Zweig : l’écrivain autrichien et Lotte Altmann, sa femme, se suicideront le 23 février de cette même année. La rencontre avec Bernanos hante donc Sébastien Lapaque car elle a lieu quelques jours avant le double suicide et ne l’a donc pas empêché. Qu’ont pu se dire ces deux-là, Zweig « l’écrivain le plus imprimé et le plus lu dans le monde » arrivé une seconde fois au Brésil en août 41 et Bernanos « le romancier des ténèbres » qui a fait dès 1938 du Brésil sa terre d’élection.
Cette rencontre entre deux monstres que tout séparait mais que l’Histoire a rapprochés a obsédé Sébastien Lapaque au point de le lancer sur une enquête de longue haleine. Durant vingt-cinq ans, multipliant ses voyages au Brésil (un autre de ses amours), l’écrivain rencontre des survivants de cette période, interroge archives et journaux, débusque dans son présent les traces d’une époque paroxysmique qui vit Bernanos s’enthousiasmer d’abord pour le franquisme avant d’en saisir, sur le motif, toute l’horreur et Zweig enterrer Le Monde d’hier, selon le titre de ses mémoires qu’il envoie à son éditeur la veille de son suicide. Échec et mat au paradis n’est pas tant le résultat de cette enquête que son récit. Lapaque le sait : la seule manière de rendre compte de la rencontre entre les deux hommes est de l’inventer et, sous une forme théâtrale, l’auteur de Théorie de Rio de Janeiro entame cette écriture-là, la dispose comme un fil rouge au cœur de son récit. Une colonne vertébrale de fiction pour le corps d’un récit tiré de témoignages qui tissent le lien entre le Brésil de l’État nouveau (régime autoritaire de Getúlio Vargas) et celui, populiste, de Bolsonaro.
À l’image du pays, le récit de Lapaque navigue entre « connaissances livresques » et « l’ensorcelante poésie de la réalité ». Baroque et bigarré, l’immense pays gonfle l’enquête, envahit le récit, submerge le lecteur de mille détails, concasse les périodes de l’Histoire, fait entendre les fracas tectoniques d’un monde qui explose. « Rencontre après rencontre au fil de deux longues décennies, à Rio, à Paris, à São Paulo, j’ai eu du mal à entrer dans l’épaisseur de la complexité brésilienne. » Et cette complexité-là, l’écrivain la restitue en refusant, à rebours du mainstream d’aujourd’hui, de la réduire, la simplifier à outrance. C’est une position d’autant plus éthique qu’il s’agit aussi de saisir ce qui a conduit une conscience comme Zweig à en finir avec la vie. Ce n’est pas rien. Mais la profusion de détails, d’informations, la multitude de témoignages, les échappées musicales, culinaires que s’autorise l’auteur dévoilent autre chose : un appétit insatiable, une soif inextinguible, un désir irrassasiable. L’écriture alors est ce qui rassemble le désir de savoir, le désir de vivre, celui de savoir vivre debout, surtout.
T. G.
Échec et mat au paradis,
de Sébastien Lapaque
Actes Sud, 333 pages, 22,50 €
Domaine français Sous le soleil du Brésil
octobre 2024 | Le Matricule des Anges n°257
| par
Thierry Guichard
En s’interrogeant sur la nature de la rencontre entre Georges Bernanos et Stefan Zweig en 1942, Sébastien Lapaque déploie une enquête fleuve inquiète et roborative.
Un livre
Sous le soleil du Brésil
Par
Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°257
, octobre 2024.

