Raymond Roussel - Marcel Duchamp. Enquête sur une gémellité
Un soir de 1912, à l’initiative d’Apollinaire, Marcel Duchamp se rend avec le couple Picabia au théâtre Antoine à Paris pour assister à l’une des représentations de la pièce Impressions d’Afrique que Raymond Roussel a adaptée de son propre roman publié deux ans plus tôt. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils n’auront pas perdu leur soirée. On peut même y voir un des moments fondateurs des avant-gardes. Il s’agit pourtant d’une rencontre qui n’en est pas vraiment une, puisqu’aucun des quatre, ce soir-là, ne sentira le besoin d’aller confier à l’auteur son enthousiasme pour le moment théâtral hors norme auquel il vient d’assister (et qui, faut-il le préciser, ne valut à l’auteur en question qu’incompréhension et rires gras). De fait, Raymond Roussel ne saura jamais rien de Marcel Duchamp, mais Duchamp, lui, qui peint cette année-là son Nu descendant un escalier et s’apprête à abandonner la peinture au profit d’une activité nouvelle, indéfinissable, aussi libre que peu prolifique, fera de Roussel une source majeure de son inspiration : « Il m’a délivré en 1912 de tout un passé “physico-plastique” dont je cherchais déjà à sortir », confiera-t-il.
Philippe Lapierre, dans un livre remarquable tant pour la rigueur et l’exhaustivité de son enquête que pour son délicat travail d’illustrateur, cherche à montrer à quel point cet « alignement intellectuel », exploré par « le trou de la serrure », est riche d’enseignements sur l’œuvre des deux hommes, malgré tout ce qui les oppose. Comment concevoir, en effet, un rapprochement entre Roussel le grand bourgeois conservateur qui dépense sans compter, l’admirateur de Pierre Loti et Jules Verne qui rêvait au mépris du bon sens d’un succès populaire pour son œuvre littéraire hermétique (« Raymond Roussel / génie universel », rime-t-il dans Mon âme, un de ses premiers poèmes), et Duchamp le provocateur, le nonchalant, l’apparent partisan du moindre effort qui abandonne toute prétention « rétinienne » de l’art au profit du ready-made, l’artiste sans œuvre construisant minutieusement autour de sa personne un mystère qui, chez Roussel l’insaisissable est une sorte de fatalité à laquelle il ne pourra jamais échapper.
Si leurs points communs semblent peu nombreux, ils sont pourtant essentiels, qu’il s’agisse de leur dandysme et, surtout, de la production d’une œuvre cérébrale qui place la langue et le jeu de mot au centre. Roussel-Duchamp : l’improbable créature à deux têtes qui invente l’art du XXe siècle et relègue les successeurs au douteux statut d’épigones, les procédés de l’un (Comment j’ai écrit certains de mes livres, explique le Roussel posthume) devenant l’attitude conceptuelle de l’autre (Étant donnés : 1° la chute d’eau 2° le gaz d’éclairage… répond tout aussi posthumement Duchamp), les deux réunis sur la table de dissection d’un plateau d’échecs, leur passion mutuelle.
Lapierre choisit de les aborder à travers « une série de parallèles et de symétries entre leurs œuvres, leurs...

