Novembre 2022, quatre amies dans le froid d’Amsterdam apprennent qu’une fusillade a eu lieu dans une boîte gay du Colorado : cinq morts et dix-huit blessés. Pour se recueillir, elles se rendent à l’Homomonument, premier mémorial érigé à la mémoire des personnes homosexuelles. Le monument figure trois triangles roses représentant le passé, le présent, le futur. « Le triangle du passé est celui sur lequel est inscrite la phrase “Un désir démesuré d’amitié”, il pointe vers la maison d’Anne Frank à quelques mètres de là ». C’est seulement le lendemain qu’elles accèdent à l’origine de cette phrase. Jacob Israël de Haan, poète juif, gay, antisioniste en est l’auteur ; dans un poème de 1904, il y écrit la douceur et la puissance du désir homosexuel. L’amitié ici nomme le lien dans le même temps qu’elle cache sa nature véritable. Or cette euphémisation, Hélène Giannecchini, narratrice de ce récit, en a aussi usé lorsque la honte faisait partie de son existence et que la norme sociale lui imposait solitude et soumission aux diktats non encore déconstruits. « Quand on dévie, avant de trouver son groupe, on est d’abord seule ». Puis s’insinue et s’affirme un compagnonnage fait de rencontres, d’expériences collectives, de lectures et d’enquêtes minutieuses jusqu’au jour où, à l’instar du sociologue Howard Becker, on comprend que la déviance est moins « une qualité de l’acte commis par la personne qu’une conséquence de l’application par les autres, de normes ». Les autres… qui enferrent ! Et ceux auxquels on s’agrège car c’est à leur contact « que nos existences prennent sens ».
Après Une image peut être vraie (2014) et Voir de ses propres yeux (2020), l’écrivaine se livre à une sorte d’anamnèse de son identité lesbienne. Forte d’une méthodologie de l’enquête, elle fait dialoguer ses questionnements et ses hypothèses avec des documents d’archives queers, les théories avec son expérience personnelle, l’extime et l’intime se nourrissant l’un l’autre. Et puis il y a l’image, toujours première pour Hélène Giannecchini dans l’élaboration d’un projet littéraire. Ainsi, cette photographie d’un anonyme découverte au hasard d’une brocante, représentant deux hommes, semble-t-il amants, dans les années 50-60 ou ce portrait en pied de Minnie et Gloria, deux amies dont l’autrice nous livre l’histoire qu’elle découvre consignée sur cinq pages dans les archives du GLBT Historical Society de San Francisco. Dans le Vermont, l’écrivaine va à la rencontre de la photographe lesbienne Donna Gottschalk (cf. photo) qui pendant des dizaines d’années documente la vie de ses amies et de sa sœur (avant et après sa transition) avec une extrême pudeur et un regard farouchement protecteur. Autant d’anonymes tantôt joyeux, tantôt intranquilles qui se cognèrent à la violence d’une société refusant de leur laisser une place, renonçant à mettre en partage et en mots d’autres existences que celles qui en assurent sa pérennité.
Face à la destruction ou l’invisibilisation presque systématique des traces, le récit de Giannecchini est précieux car il pose clairement les enjeux de l’entreprise. « La littérature ne doit pas se servir de l’archive comme d’une réserve de vies à disposition, mais plutôt collaborer avec elle, se glisser dans les silences, coudre entre eux des éclats de vies parfois épars, pour recomposer nos récits et réparer nos mémoires tronquées ». Défenseuse d’une « éthique de l’attention », il s’agira de se soucier du détail, du banal, de l’infime, du « quotidien au-dessous de lui-même » tel que Michel Foucault en expose la nécessité en 1977 dans La Vie des hommes infâmes.
Et c’est alors que l’amitié apparaît comme cruciale et une alternative stimulante à la famille mononucléaire. Librement consentie, elle est « une famille choisie », « un instrument révolutionnaire qui permet de construire une société idéale » ainsi que Saint-Just en rêvait (Rendre le peuple heureux, 1794), à tout le moins un lieu où s’inventent des formes de vies et où, fragilisés, persécutés, condamnés pour leurs différences, leurs déviances, leurs maladies, les individus peuvent trouver refuge. Dans un monde où la question d’habitabilité est devenue centrale, il est nécessaire que des récits, queers ou non, s’élaborent autour de cette question de l’hospitalité et de la nature du contrat que nous voulons pour continuer de vivre ensemble.
Christine Plantec
Un désir démesuré d’amitié, d’Hélène Giannecchini, Seuil, 288 pages, 21 €
Essais Des affinités électives
octobre 2024 | Le Matricule des Anges n°257
| par
Christine Plantec
Les récits d’amitié sont absents des archives comme si, face à la famille, ces liens étaient sans intérêt, à fortiori s’ils sont queers. Hélène Giannecchini en expose au contraire la puissance et la nécessité.
Un livre
Des affinités électives
Par
Christine Plantec
Le Matricule des Anges n°257
, octobre 2024.

