Non, il n’y a pas besoin d’être (ni d’avoir été) fan de Britney Spears pour aimer Pour Britney. D’ailleurs, Louise Chennevière a appris, comme beaucoup d’entre nous, à « mépriser » la star aux nattes d’écolière. C’est à la faveur d’une fouille dans de vieux cartons que l’écrivaine retombe sur des clichés d’elle-même, petite fille, vêtue d’un tee-shirt floqué Britney. De cette redécouverte, elle tire un récit très bref, vif comme une flèche, dense comme une pelote de laine, saisissant comme une voix qui ose – dire, crier, chanter.
Reprenons. À partir d’une anecdote, l’écrivaine retrace le parcours de la chanteuse adulée à la fin des années 1990, décriée à la fin des années 2000, sous tutelle paternelle pendant treize ans. Britney de Baby one more time, Britney à 17 ans à la télé interviewée sur l’authenticité de ses seins, Britney la tête sous l’eau dans un clip, Britney sacrilège qui se rase les cheveux. Louise Chennevière mêle à ces images publiques les siennes : vers 8 ans, l’adolescence, 30 ans.
Pour Britney aurait pu s’intituler Mémoire de fille, comme ce beau récit d’Annie Ernaux, paru en 2016, où l’écrivaine essayait de ressaisir la jeune fille qu’elle avait été, en 1958, en mêlant, comme à son habitude, autoportrait et portrait d’une époque. Pour Britney aurait aussi pu s’intituler Rouge pute, comme ce poignant recueil de Perrine Le Querrec (La Contre Allée, 2020) mêlant les voix de femmes victimes de violences conjugales. À travers la vie de la chanteuse américaine Britney Spears et celle de l’écrivaine canadienne Nelly Arcan, que convoque aussi Louise Chennevière, c’est en effet un destin collectif, tragiquement ordinaire qui apparaît : celui d’une fille au XXe siècle. De l’injonction à la séduction jusqu’au dégoût de soi, et même au suicide, Louise Chennevière déroule une histoire de regards et d’emprises qui fabriquent le « devenir putain » des petites filles.
On connaît la chanson : sourire, faire attention, faire semblant, croiser les jambes, être comme il faut, comme une image, aimable, ne pas s’appartenir, se contrôler, aller jusqu’à « faire de notre propre effondrement encore l’occasion d’une jouissance esthétique ». Des règles plutôt que du désir, c’est la leçon qui se perpétue, avec des variations, certes, mais. Quelle lectrice en lisant Chennevière n’a pas envie de superposer à son tour ses propres images ? Quelle femme n’adhérerait pas, ne serait-ce qu’un peu, aux phrases de Nelly Arcan, « ce n’est pas avec le premier client que je suis devenue putain, non, je l’étais bien avant dans mon enfance de patinage artistique et de danse à claquettes, je l’étais dans les contes de fées où il fallait être la plus belle et dormir éperdument » ? Pour Britney est un livre aussi cinglant que juste de bout en bout, une rafale de phrases, qui d’abord, peut-être, s’adresse à une génération de femmes. Le témoignage fonctionne sur la reconnaissance – et c’est déjà immense, pouvoir se dire, dans la rage mais aussi le rire, oui, c’est exactement comme ça que ça se passe ! Pouvoir ensuite passer ce livre à sa sœur, son amie, comme une graine à germer, un piment pour exploser.
Mais s’il pouvait faire comprendre à certains ce qu’est la culture du viol, ce serait dingue. Car ce récit donne à entendre dans toute leur crudité les propos insupportables d’hier et d’aujourd’hui. Comment est-il possible que la virginité ou le physique d’une chanteuse soit un sujet de « débat » ? « et je me demande moi, ce que ça ferait si depuis toutes petites, on s’amusait comme ça, à voix haute, à détailler devant tout le monde le corps des garçons, les garçons qui ont peur je le sais bien, tout le monde le sait (…) peur que leur bite ne soit pas, oui mais ce n’est pas une raison suffisante et ça n’a jamais été, une affaire publique discutée dans la cour de l’école par des petites filles assemblées en tribunaux informels mais tyranniques, ça n’a jamais été discuté en direct à l’heure de grande audience sur des plateaux de talk-show, comme on discute de choses et d’autres, comme s’il n’y avait pas, tant de femmes qui finissaient par en mourir ». Et ce n’est pas que les présentateurs gras de la télé ou les commentateurs lambda des procès actuels de violences sexuelles. Louise Chennevière rapporte aussi les propos consternants tenus par des critiques dits littéraires au sujet de son premier livre, Comme la chienne (2019), que nous avions déjà beaucoup aimé.
Par bonheur, et même si l’on n’a guère de peine à en reconnaître certains, aucun de tous ces individus (sauf Justin Timberlake) n’est nommé. Pour Britney fait plutôt la part belle aux femmes (elles qui ont l’habitude de ne pas être nommées) ; c’est un réquisitoire mais c’est surtout une défense, un écrin pour les mots de Nelly Arcan, une leçon de transmission pour d’autres modèles possibles, dont on n’a qu’une envie en refermant le livre : étoffer la liste.
Chloé Brendlé
Pour Britney, de Louise Chennevière
P.O.L, 132 pages, 15 €
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octobre 2024 | Le Matricule des Anges n°257
| par
Chloé Brendlé
Dans un troisième récit plein de colère et de vie, Louise Chennevière signe une défense magnifique de Britney Spears, de Nelly Arcan et de toutes les (petites) filles. Il faut lire Pour Britney.
Un livre
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Par
Chloé Brendlé
Le Matricule des Anges n°257
, octobre 2024.

