Imaginez qu’on vous appelle pour reconnaître un cadavre dans une ville où vous n’avez pas mis les pieds depuis plus de dix ans. Ainsi s’ouvre le dernier roman de Maylis de Kerangal. Dix ans après le palpitant Réparer les vivants, c’est un retour au Havre, pour la romancière et ses lecteurs : une journée dans la vie non plus d’un cœur qui va être greffé à un autre corps, mais dans la vie d’une femme. Malgré ce départ sur les chapeaux de roues, il ne faudra pas chercher à retrouver l’adrénaline de la geste hospitalière qui faisait se relayer les soignants dans une course contre la montre ; il ne faudra pas s’attendre non plus à une plongée réaliste dans le quotidien d’un commissariat. L’intrigue policière sert de prétexte à un retour dans le passé et à la projection dans une vie alternative. C’est aussi l’appât romanesque dont se servait Pierric Bailly l’année dernière dans La Foudre (P.O.L), où son héros retombait par hasard sur un ancien camarade de lycée, en lisant dans le journal le compte-rendu d’un fait divers.
Avec Jour de ressac, on est pris dans l’espèce de décélération de l’héroïne : sa routine parisienne est suspendue, l’échappée au Havre de Grâce ouvre des failles spatio-temporelles. Tandis que l’enquête principale se traîne et s’effiloche, le récit tente d’épouser les contours de la ville. Digue Nord, tunnel Jenner, les Neiges, la Mare Rouge, cap de la Hève, quai de Southampton, docks Vauban, Sainte-Adresse, quartier Perret : au gré des déambulations et des souvenirs du personnage, littéralement submergée par les lieux, se dessine un Havre à la fois intime – immeubles ISAI, cinéma de l’adolescence, galets du dimanche – et collectif – architecture grise, rares bâtiments restés debout après les bombardements de septembre 1944, zone portuaire carrefour du narcotrafic. À son habitude, Maylis de Kerangal connecte différentes histoires, et raccorde à ce paysage passé et présent, sortes d’images universelles de la destruction, de Dresde à Gaza, et point de passage vers l’Angleterre pour les réfugiés d’hier et de demain.
On perçoit aussi la dimension autobiographique d’un roman écrit pour la première fois depuis longtemps (si l’on met à part le recueil de nouvelles Canoës, paru en 2021, et ses deux premiers romans, il y a vingt ans) à la première personne, par une écrivaine qui a grandi au Havre et dont le père était marin. On reconnaît l’histoire d’amour de son deuxième roman, La Vie voyageuse (2003), qui se déroulait notamment au Havre, car, pouvait-on y lire, « Toutes les histoires d’amour passent un jour ou l’autre par les ports, c’est obligé. » On redécouvre des matières premières de nombre de ses romans – le béton et la pierre, les sons, la mer : « voir la mer, l’initiation alpha pour ceux qui ne l’avaient encore jamais vue, se l’imaginaient bleue quand la nôtre était autre chose, rude, complexe, à la fois pétrolière et impressionniste, prosaïque et rêveuse, parcourue de lignes, de routes, et d’une couleur que pas un seul nom de couleur ne pouvait résorber, d’une couleur qui aurait amplement mérité qu’un nom fût créé pour elle, incluant sa texture, son reflet, son mouvement ».
Roman certainement très personnel, Jour de ressac semble parfois peiner à s’incarner. L’héroïne, pas plus que le cadavre qu’elle s’efforce d’identifier, n’ont de nom ; quant à Zambra, Virginia, Daria et Ioulia, ils paraissent parfois de simples esquisses. De même, les fragments de mondes auxquels on a accès (doubleurs de cinéma, légistes, imprimeurs, fleurettistes, exilés…) restent assez allusifs. On peut se fasciner pour la surface de projection que nous tend Maylis de Kerangal, et rêver alors à nos propres vies multiples, antérieures, parallèles – ou demeurer à quai.
Chloé Brendlé
Jour de ressac, de Maylis de Kerangal
Verticales, 242 pages, 21 €
Domaine français Naissance des fantômes
Sous couvert d’une intrigue policière, la nouvelle héroïne de Maylis de Kerangal retrouve les traces de sa jeunesse au Havre. Jour de ressac est un roman autobiographique attachant qui fait réfléchir aux fictions dont sont faites nos vies.

