À la longue liste des poètes aux ailes brûlées, il faut sans cesse rappeler les noms de Philippe Abou ou de Marc Ichall. Pour une raison qu’on ne s’explique guère, leurs noms ne s’inscrivent pas bien dans l’argile de la postérité. Pourtant, parfois, la société humaine rend hommage à l’un de ses grands cramés, ainsi Sophie Podolski (1953-1974) qui a eu droit à une réédition (Le Pays où tout est permis, Fonds Mercator, 2018) et à son exposition commémorative à Wiels (Bruxelles) la même année. Mais pour Abou et Ichall, que tchi…
Ils appartenaient tous deux à l’orbe de l’éditeur et imprimeur Pierre-Jean Oswald (1931-2000), et ça n’est pas là que le bât blesse car on peut les lire encore grâce à lui et à sa collection « L’Aube dissout les monstres ». Si l’on en croit le volume qu’il publie en hommage à Marc Ichall, ils étaient même amis tous deux. André Laude, qui signe dans Le Monde un article le 15 mars 1974 à propos de ce livre, Œuvre complète inachevée (P.J. Oswald, 1973), le rappelle d’ailleurs sans tarder. Puis il détaille ce qui fait la force et la beauté des lignes d’Ichall. « Le Feu dedans, La Colère des imbéciles, Zumaya, Enrico : deux cents pages écrites sous le signe de la nécessité absolue, dans le feu de la souffrance. Sans doute pour lui le recours à ce que quelqu’un a nommé « l’espéranto des désespérés » permettait de tenir à distance la mort. Être rongé d’ombre, parce que férocement lucide, mais plein d’une puissante passion pour la rue, le vieux mur lézardé, la figure humaine déchirée, Marc Ichall a créé plus et mieux que des poèmes. » Et Laude, qui appartenait aussi un peu à cette confrérie, conclut : « Il jouait « le grand jeu » comme un René Crevel, un Jacques Prevel, un Gérald Neveu, un Antonin Artaud. »
Né en 1934 à Derval (Loire-Atlantique) entre Redon et Châteaubriant, Marc Ichall est fils de couvreur et va connaître pour sa part plusieurs états. Tôt installé à Paris, il vit avec ses parents dans le quartier de Bastille, et plus particulièrement de la rue de la Roquette. Il est d’abord instituteur puis animateur d’un mouvement de jeunes, une sorte d’ancêtre du CNED, conduit pour le compte du parti des républicains que sont Léo Hamon, Woronoff et Domenach – ils se placent dans le sillage de Pierre Bourdan, la « voix des Français à Londres ». Cela dure un temps. À la fin de l’été 1954, il doit quitter Paris pour la province, et l’on dit que c’est pour des raisons professionnelles. Curieusement, il venait de signer un bel article, en août 1954, plaidant pour un ministère de la Jeunesse… La chronologie n’est pas nette mais on sait que son parcours passe par le travail avec des inadaptés sociaux, sans doute du côté de Marseille où il est infirmier (puis patient) d’un hôpital psychiatrique. Il a des problèmes avec la police, fait même de la prison comme en témoignent ses poèmes de 1963. Il doit quitter le territoire et s’installe en Tunisie où il reprend son travail d’instituteur. Entretemps, il a publié, à trois reprises et toujours chez Oswald, des livres brûlants, ou brûlés : Une petite espérance, poèmes (1952), L’Homme de la ville en pierre, scénario (1957), Le Feu dedans (1958) puis La Colère des imbéciles, divertissements, suivis de Zumaya, poème, précédé d’une Lettre à l’auteur par Anne Feydit (1960).
Parfois cocasses – l’incipit du Feu dedans n’est par exemple pas banal : « mon ennemi, mon frère, je te souhaite bon voyage, la paille au cul et le feu dedans ! » –, les pages de cet aficionado de Jean Cayrol expriment une grande souffrance et laissent sourdre une colère qui va bientôt exploser. Celui qui revient à Paris et adopte le métier de ferrailleur incarne sans s’en douter la révolte qui ne tardera pas à soulever la jeunesse. « J’aime bien les gendarmes. Ce soir, j’allais je crois re-re-bouffer de la vache enragée. Je m’offris donc un gendarme. »
Cependant, les échos de son œuvre sont plus que maigres et il faut attendre son suicide, dans un café de la rue de la Roquette en septembre 1964 pour que son sort intéresse quelque peu. P.J. Oswald republie en un volume son Œuvre incomplète inachevée et un confrère en révolte, Tristan Cabral, l’ajoute à la longue liste des « poètes qu’on retrouve/ un matin/pendus (…) ou une balle dans la bouche ou les veines vidées (…) » (Du pain et des pierres, Plasma, 1977)
« Nous avons le droit de parler de nuit sans fin,/ Nous le savons./Si demain je pleure je chanterai les larmes,/ Si mes amis me quittent je chanterai la solitude,/ S’il ne reste que fange je chanterai la terre,/ S’il n’y a plus que cellules et fusillades je chanterai l’in-espérance. » Et comme il n’espérait guère, il disait sans fard certaines tares de la République : « J’aime la démocratie./ Dans cette ville chacun avait loisir de tuer au nom de n’importe quel idéal dûment authentifié par les autorités républicaines et démocratiques./ Dans cette ville chacun avait loisir d’embrigader, de bestialiser, d’asservir ou de conspuer au nom de n’importe quelle idée dûment certifiée conforme à la loi./ Dans cette ville on inventait chaque jour le visage/de/ protée génocide. »
Éric Dussert
Égarés, oubliés Re-re-bouffer de la vache enragée
octobre 2024 | Le Matricule des Anges n°257
| par
Éric Dussert
Poète du déséquilibre et de l’embrasement, Marc Ichall, plein de colère et de souffrance, a finalement rompu ses liens avec la vie.
Un auteur
Re-re-bouffer de la vache enragée
Par
Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°257
, octobre 2024.
