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Poches Six pieds dessous

novembre 2024 | Le Matricule des Anges n°258 | par Jérôme Delclos

Joseph Mitchell (1908-1996) retient in extremis son Manhattan qui le quitte. Amour, deuil et mélancolie.

Outre sa biographie par Thomas Kunkel (Lmda N°187), Le Fond du port est le quatrième titre de Joseph Mitchell aux Éditions du sous-sol. Borsalino, cravate anglaise et costume trois pièces de bonne coupe, la couverture nous le montre en dandy au regard triste, nonchalamment adossé à la porte condamnée d’un vieil immeuble en briques. Nous sommes à Manhattan, le terrain de jeu pour la mélancolie de l’écrivain et journaliste. « De temps en temps, quand je cherche à me chasser de l’esprit certaines pensées sinistres ou trop mortifères, je me lève de bonne heure et descends au marché aux poissons de Fulton Street. » C’est l’incipit de « Là-haut dans le vieil hôtel » (1952), qui résonne avec celui de « La tombe de M. Hunter » (1956) : « Quand je suis dépassé et près de baisser les bras, je glisse dans mes poches un livre sur les fleurs sauvages et deux sandwiches puis je descends sur la côte Sud de Staten Island où je passe un moment à me promener dans un des vieux cimetières de l’île ». Dans ce que Mitchell en récolte d’histoires, de portraits et de descriptions, le Manhattan des fifties est un monde sur sa fin, ou plutôt qui n’en finit pas tout à fait de finir. En témoigne, dans « Le Fond du port » (1951) qui donne son titre au recueil, le désenchantement de Roy, fils d’ostréiculteur, lui-même pêcheur et ancien poissonnier : « Tu as mangé des aloses au printemps dernier, des aloses de Staten Island ou de l’Hudson ? Elles ont toujours un goût de gasoil. (…) C’est de pire en pire. C’est pire partout ».
Parus dans le New Yorker entre 1944 et 1959, les six récits formant le livre portent la marque de cette humeur, un mixte de nostalgie, d’émerveillement pour les restes saillants de la beauté de la ville, et de curiosité avide pour les anecdotes concernant tel récit de vie, tel détail sur un métier disparu ou sur le passé d’un lieu. Une entreprise de sauvetage, un peu comme chez Sebald.
La dimension liquide, dans « Le Fond du port », « Capitaine de chalutier » (1947) et « Les Hommes du fleuve » (1959), crée un climat onirique dû au balancement de la narration entre la surface des eaux « huileuses, sales et pleines de microbes », et ce qui sous elle recèle ou bien des reliques – déchets, épaves, amas de plombs de pêche et d’hameçons – ou bien la vie profuse et charnelle de la faune qui la peuple. Les trois autres récits déclinent eux aussi cette dialectique du présent et du passé mais cette fois-ci sur terre. Underground, derrière un mur ou sous l’asphalte, quelque chose veille. Ça attend sa proie comme dans « Là-haut dans le vieil hôtel », à l’ambiance lovecraftienne, et ça grouille dans « Les Rats des quais » (1944), une enquête aux allures de thriller sur la très inquiétante société des colocataires de l’urbs.
Mais c’est dans « La tombe de M. Hunter » que se révèle au mieux la mélancolie songeuse de Mitchell. Le cimetière désert de tout visiteur, l’écrivain y va pour son silence, et pour les herbes et les fleurs sauvages qui l’envahissent. En mémoire aussi de ses occupants, « des noirs libres venus de la côte Est du Maryland pour travailler dans les parcs à huîtres », à qui Mitchell, lecteur de tombes, restitue leurs noms, et par la voix du gardien M. Hunter, leurs touchantes petites particularités. « Ici, nous sommes sur la tombe de James McCoy. Il était venu de Virginie, de Norfolk plus exactement. Il avait six doigts à la main droite. » Ou à propos de Celia Hunter, la mère de M. Hunter : « C’était une femme de petite taille, et elle parlait toujours à voix basse. Elle avait de si jolies petites mains ; pour ses gants, elle prenait toujours du cinq et demi ».
Mitchell a passé les cinquante ans quand il écrit « Les Hommes du fleuve », dans lequel des fillettes chantent une ritournelle qui se termine ainsi : « Et à la fin/ Il reste plus rien ». On a beau tenter de le retenir, Manhattan s’éloigne. Tout change bien trop vite, et seul M. Thompson, le capitaine de l’Eleanor, a encore « un visage de l’ancien temps ». À son ami M. Zimmer, le vieux Roy se confie, amer : « Il y a des fois, quand je marche dans la rue, je me demande comment font les gens pour pas s’arrêter et jeter la tête en arrière pour hurler ».

Jérôme Delclos

Le Fond du port, de Joseph Mitchell
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Lazare Bitoun, Éditions du sous-sol, 332 pages, 13

Six pieds dessous Par Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°258 , novembre 2024.
LMDA papier n°258
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°258
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