Carcoma, premier roman de Layla Martínez, m’a fascinée dès le départ par sa grande maîtrise. Deux femmes, une grand-mère et sa petite-fille, exposent tour à tour un récit a priori similaire, mais seulement en apparence. Dès le départ, le lecteur est amené à se demander laquelle des deux dit la vérité, mais il ne le découvrira qu’en partie. Car tout dans Carcoma est fait de faux-semblants, de vraies illusions, de flous artistement agencés. À commencer par cette maison, une créature vivante hantée par des esprits et habitée par ces deux femmes dans un village peuplé de miséreux, et ceux qui ne le sont pas sont des misérables. L’une, la grand-mère, est considérée comme une sorcière qu’on critique mais qu’on vient trouver pour jeter des sorts ; l’autre, jeune, sort de prison et n’a qu’une envie : quitter cet univers. La « vieille » vit entourée d’ectoplasmes, néfastes ou angéliques, mais les saints ou les anges n’ont rien d’idyllique. Ils ressemblent à des « insectes géants, des mantes religieuses » qui les hantent en permanence et les retiennent : on ne peut pas se débarrasser aussi facilement de la condition qui vous enracine quelque part et vous colle à la peau. Et la maison respire, halète, geint et proteste. Elle est maudite, on y « perd ses dents » et on peut aussi y perdre la vie, ainsi que le prouvent la myriade de spectres qui y sont enfermés, apparaissent sous les lits pour vous tirer par les pieds, aspirant eux aussi à trouver là une paix qu’ils n’ont pas eue de leur vivant. Les esprits menacent ou sont menacés, les armoires grincent et contiennent des choses surprenantes, quand leurs portes ne donnent pas accès à d’autres mondes. Dans cette famille régie par les femmes, il y a eu autrefois un homme violent dont la femme s’est vengée en s’en affranchissant, mais ce faisant elle a attiré la malédiction sur elle et sur ses descendantes, à croire que la liberté ne fait pas le bonheur.
Le titre du roman, Carcoma, signifie « vrillette » en français, quelque chose qui ronge le bois et finit par ronger le cœur de la grand-mère et de sa petite-fille. Un des défis de traduction consistait à rendre les mots puissants signifiant la rage, l’amertume, l’angoisse dévorante de ces deux femmes dans une ambiance de roman fantastique (« C’est alors que j’ai entendu les coups. Faibles au début, ils ont gagné en intensité. Frappés de l’intérieur ils devenaient de plus en plus forts, puis ça a été des raclements, des secousses et j’ai vu la porte de l’armoire se fendiller tant et plus à chaque coup assené. Les pleurs d’un enfant que j’ai aussitôt reconnus pour les avoir entendus des centaines de fois »). Il fallait traduire des situations réalistes se déroulant dans le cadre d’une histoire de fantômes, et également différencier la grand-mère de sa petite-fille, afin qu’elles aient chacune un langage propre : légèrement désuet, campagnard, avec quelques réflexions inquiétantes et très imagées pour la première ; des expressions plus familières, voire argotiques pour la seconde, qui croit être vraiment ancrée dans le monde actuel alors qu’elle est prisonnière de la maison. La gageure consistait par ailleurs à préserver l’aspect fantomatique de la situation au travers de deux récits dont la temporalité change constamment, Carcoma étant un voyage permanent dans le passé des deux femmes, mais aussi de leurs ancêtres, jusqu’à ce qu’on identifie la cause première d’un drame impossible à dévoiler trop tôt, qui trouve son origine dans les différences de classes sociales et la violence patriarcale, le présent ne faisant sentir sa force qu’à la toute fin du texte, plongeant davantage le lecteur dans une sorte de flou où la seule certitude est qu’on traîne toujours ses morts derrière soi. Le langage percute, s’élève pour dénoncer des situations intolérables dans le monde réel, sources de jalousies et d’écœurement chez ceux qui n’ont pas la moindre chance de s’en sortir : « J’avais les yeux rivés sur sa coiffure impeccable, sa manucure impeccable, son chemisier impeccable. Combien de personnes pour préparer tout ça, de gens mal payés, avec des hypothèques et des crédits sur le dos, des maisons pleines de pièges à cafards et de taches de moisissure pour que Madame soit aussi impeccable ? (…) les nounous qui avaient pris soin d’elle dès sa plus tendre enfance et ne l’avaient pas laissée se salir les mains, les bonniches qui avaient évité qu’elle se couvre de graisse, de poussière et de merde, les professeurs qui lui avaient enseigné à bien parler, à ne jamais s’écrouler devant quelqu’un, pas même quand on lui avait pris son fils ».
Avec son écriture a priori très simple, mais où chaque ligne a son importance et contribue à la résolution d’un puzzle, Layla Martínez (née en 1987 à Madrid) a choisi le genre fantastique pour dénoncer l’aspect terrifiant de l’exploitation des pauvres par les classes aisées, mais aussi des femmes par les hommes, et s’inscrit dans la droite lignée d’écrivaines hispanophones contemporaines telles que Mariana Enríquez, Samanta Schweblin, Mónica Ojeda, dignes descendantes de Victoria Ocampo ou, du côté des hommes, de Jorge Luis Borges, Adolfo Bioy Casares, Horacio Quiroga, Julio Cortázar.
* A traduit entre autres Rodrigo Fresán, Manuel Vilas, Juan Gabriel Vásquez. Carcoma (156 pages, 18,50 €) paraît au Seuil le 3 janvier.
Traduction Isabelle Gugnon
janvier 2025 | Le Matricule des Anges n°259
Carcoma de Layla Martínez
Un livre
Isabelle Gugnon
Le Matricule des Anges n°259
, janvier 2025.

