La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
ZA Loup à Loup 83570 Cotignac
tel ‭04 94 80 99 64‬
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

Poches Retour à Greenville

janvier 2025 | Le Matricule des Anges n°259 | par Jérôme Delclos

Dorothy Allison, décédée en novembre dernier, paye ses dettes dans un récit de vie tendre et furieux. Un puissant livre d’émancipation.

Deux ou trois choses dont je suis sûre

En introduction à Trash (Cambourakis, 2022), recueil de nouvelles des années 1980, Dorothy Allison le soulignait déjà : « L’élément central de ma vie, c’est d’être née en 1949 à Greenville, en Caroline du Sud, fille bâtarde d’une jeune femme blanche issue d’une famille désespérément pauvre, qui avait arrêté le collège l’année précédente, travaillait comme serveuse et avait eu quinze ans tout juste un mois avant de me donner naissance ». Greenville, « Le pays de mes rêves et le pays de mes cauchemars », confie-t-elle dans Deux ou trois choses dont je suis sûre (1995), parce que l’« on peut à la fois haïr et aimer quelque chose que l’on n’est pas sûre de comprendre ».
Cette fidélité heurtée d’Allison à sa naissance, à sa classe et aux siens, est le fait d’une femme que rien ne destinait à devenir une fameuse romancière, essayiste, activiste et théoricienne féministe et lesbienne. « Des culs-terreux, voilà ce qu’on est et ce qu’on a toujours été ». Allison en sort, au double sens du verbe : luttant pour s’émanciper de sa condition et de la violence qu’elle a subie dès l’enfance, et revendiquant de venir de là, et même d’en être devenue ce qu’elle est. De Greenville, elle hérite tout ensemble blessures, rage, victoires et défaites. Et sa vocation d’écrivaine, précoce : « Laissez-moi vous raconter une histoire, avais-je l’habitude de chuchoter à mes sœurs, cachée avec elles derrière les collines de terre rouge plantées de haricots et de rangées de fraises qui se suivaient les unes après les autres. » La « raconteuse d’histoires », comme elle se définit, dédie son livre à ses sœurs, omniprésentes dans son récit avec Ruth Gibson sa mère morte, Mattie Lee Gibson sa grand-mère maternelle, ses cousines, sa Tante Dot qui avait été « une adolescente à la peau douce et à la mâchoire large, avec le regard franc et revêche, aussi robuste et sans peur à quinze ans qu’elle le serait trente ans plus tard ». Page 45, la photo de Ruth et Dot, leurs visages de femmes dures au mal, en dit beaucoup sur le souci de l’autrice de rendre hommage à leur courage et leur dignité. Et de s’y reconnaître, pourquoi pas « méchante et têtue » comme elles.
Tout est vrai dans Deux ou trois choses…, et tout y a l’allure, renforcée par les photos qui magnifient la narration, d’une grande fiction américaine : home trucks, bagnoles des seventies, travailleuses usées dont l’adolescence est loin derrière elles. « Ma mère était belle, cette chose difficile, belle. Les hommes la désiraient, ils la désiraient avant même qu’elle sache ce que ça voulait dire, quand elle avait douze ans, treize, encore une enfant. » Nul pathos là-dedans, des arrêts sur image. « Suis montée dans le Greyhound avec deux valises et un petit sac à main verni. » Et un style : «  Là où je suis née – à Greenville, en Caroline du Sud – ça sentait comme nul autre endroit où je ne suis jamais allée. L’herbe tondue et humide, les pommes vertes coupées en deux, la merde de bébé et les bouteilles de bière, le maquillage bon marché et l’huile de moteur. Tout sentait fort, tout pourrissait. » En voix off, « Les femmes s’enfuient parce qu’elles doivent s’enfuir. Si je suis partie, c’est parce que sinon je serais morte ». C’est tout sauf une façon de parler : à 15 ans, Dorothy et sa petite sœur font face à leur beau-père violeur. « On a attrapé les couteaux de boucher et on l’a fait reculer dans un coin. (…) Non, espèce de fils de pute, pas cette fois ! »
Comme Shéhérazade, Allison raconte des histoires pour, dit-elle, « continuer à vivre ». « Deux ou trois choses dont je suis sûre, et l’une d’entre elles est la signification de n’avoir aucune autre version aimée de sa vie que celle que l’on se construit. » Question de vie ou de mort.

Jérôme Delclos

Deux ou trois choses dont je suis sûre, de Dorothy Allison, traduit de l’anglais (États-Unis) par Noémie Grunewald, Cambourakis, 113 pages, 10

Retour à Greenville Par Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°259 , janvier 2025.
LMDA papier n°259
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°259
4,50