À l’heure où tentent de se réinventer les Éditions de Minuit après leur changement de direction (Thomas Simonnet, venu de L’Arbalète, ayant succédé en 2022 à Irène Lindon), la parution en poche de La Bataille du silence sonne comme un retour aux fondamentaux. Publiés en 1967 aux Presses de la Cité, puis en 1992 chez Minuit, ces mémoires constituent en effet un précieux témoignage sur le désir et la fabrique d’une maison d’édition.
Pourquoi, par temps de guerre, écrire plutôt que faire autre chose ? Pourquoi confectionner de la « belle ouvrage », avec un premier roman (Le Silence de la mer) qu’il faut mettre trois mois à imprimer, huit pages par huit pages, plutôt qu’un journal ou une feuille de tract ? Comment monter une maison de toutes pièces, de la recherche des textes à la diffusion, en passant par la compo-sition, qui plus est à Paris, en zone occupée ? Jean Bruller raconte la manière dont toute cette chaîne du livre s’organise : exactement comme un réseau de résistance, avec ses modes d’action (les acteurs tenus le plus possible isolés les uns des autres pour ne pas avoir à se trahir), son artisanat (l’impression faite par un spécialiste du faire-part, le brochage par des femmes, le stockage disséminé, la diffusion dans des valises et à vélo) et ses aléas (la disparition de manuscrits, la « décapitation » d’une filière, la circulation de la zone occupée à la zone « libre »). L’histoire de la création, au sens très concret, des Éditions de Minuit, et de la façon dont Jean Bruller, associé à Pierre de Lescure, écrivain, libraire et directeur de la Quinzaine critique, en vient à réunir, après l’échec d’une première revue, des auteurs de sensibilités politiques aussi différentes que Jacques Maritain, Paul Éluard, François Mauriac, Elsa Triolet, Jean Cassou ou John Steinbeck, autour d’une vingtaine de titres publiés entre 1942 et 1945 (À travers le désastre, Le Cahier noir, L’Honneur des poètes, Péguy-Péri…), est passionnante.
C’est aussi l’histoire d’une bataille intérieure, qui consiste à défendre la « pureté spirituelle de l’homme », selon les mots du prière d’insérer des éditions clandestines, et d’abord, sa propre intégrité. Ainsi l’auteur du livre, dont le pseudonyme de Vercors continue de « recouvrir » le vrai nom, Bruller, retrace son itinéraire d’ingénieur devenu dessinateur dans la publicité puis auteur de ses propres albums (dont 21 recettes pratiques de mort violente) avant de renaître, vers 40 ans, à la fois comme écrivain et comme éditeur (sous le double pseudonyme de Desvignes et de Drieu, en pied de nez au directeur collaborationniste des Lettres françaises), dans la frustration de la défaite française et de la « grande cacade nationale ». Avec son lot d’anecdotes, il restitue, sans trop nous perdre, sa drôle de guerre puis l’alternance entre la vie officielle et les activités secrètes entre Paris et la campagne, à Villiers-sur-Morin, où il travaille un temps comme menuisier. Il raconte avec beaucoup de modestie et de reconnaissance envers le hasard les chemins qui l’ont mené jusqu’au Silence de la mer, ce roman pour lequel il fallut inventer un éditeur : le refus de clamer des slogans autant que celui de se taire, les rencontres avec des occupants policés, qui préfigurèrent von Ebrennac, le souvenir entêtant d’une jeune femme aimée, déportée, qui donnera des traits à Jeanne. Vercors rend hommage à ses dizaines d’alliés, connus ou non (Ernest Aulard, Claude Oudeville, Jean Paulhan, Yvonne Paraf, rare parmi les femmes à sortir du décor…), et salue les petits et grands actes de résistance (comme celui du libraire juif Jacques Goldschmidt, qui affichait le carton ENTREPRISE JUIVE au moment où l’occupant passait à l’achat).
À cet intranquille qui ne se voyait pas prendre les armes hors de l’armée, l’écriture est apparue comme un refuge de vérité, mais aussi un exercice de lucidité, inscrit dans une époque bien précise, dont il accuse les compromissions précises (notamment celles des éditeurs qui ont signé la « liste Otto » de censure des livres, ou des écrivains et critiques qui ont « glissé »). Sa Bataille du silence, qu’il décrit comme « l’expérience d’un individu emporté dans le tourbillon immense d’un cataclysme et de quelques amis », est un livre aussi crucial à lire qu’Histoire d’un Allemand de Sebastian Haffner pour chercher à comprendre comment on habite l’Histoire.
Chloé Brendlé
La Bataille du silence, de Vercors
Éditions de Minuit, « Double », 316 pages, 10,50 €
Poches Minuit, heure zéro
La maison d’édition republie les passionnants mémoires de son fondateur, Jean Bruller, dit Vercors, disparu en 1991. L’occasion de (re)découvrir ses origines clandestines pendant la Seconde Guerre mondiale et l’histoire d’un dessinateur qui cherchait à sauver « notre vie intérieure ».

