Dans un monde saccagé, crépusculaire, en ruine, comment vivre ? Et que peut l’Art face à la froide et effroyable destruction du vivant ? La Grande Conspiration Affective tente de répondre à ces deux questions par les voies de la fiction, dans une forme inédite et sur un ton de dinguerie joyeuse. Comme l’annonce Romain Noël, « je ne supporte plus les postures de savoir (…), l’arrogance des formes closes et l’inertie des universalismes. Je n’aime que les vagues de l’imagination qui déferlent enragées sur les rivages des mondes ». Nous voilà prévenus, ça va secouer un peu. L’exaltation du début est tellement déroutante qu’on a l’impression de séjourner dans la tête d’un HPI sous weed. « Ce livre est une créature hybride et potentiellement dysfonctionnelle ». Pour autant, assez vite on est pris dans les mailles d’une pensée originale, revigorante et profonde.
Docteur en histoire de l’art et artiste sous le nom de Youri Johnson, les recherches de Romain Noël sont transdisciplinaires, elles décloisonnent les champs du savoir, produisent des rhizomes, des liens entre domaines en apparence hétérogène en assumant le fait que l’expérience (vécue et nécessairement subjective) impacte la réflexion en la revitalisant afin qu’elle donne à voir toute sa puissance. Si comme le défend l’auteur, « la pensée est une aventure, il faut y mettre du corps, du cœur, au risque de s’y perdre », pour l’incarner il importe de lui trouver une forme adéquate. Ce sera La Grande Conspiration Affective. Mais afin de ne pas se tenir à la lisière d’une œuvre dont on pourrait ne retenir que la dimension innovante, voici quelques éclaircissements ou, du moins, une sorte d’itinéraire possible dans la matérialité enchantée de ce premier roman.
Le XXIe siècle est non seulement l’échec du projet émancipateur des Lumières, mais la pensée progressiste du XVIIIe siècle dans le déploiement de son impérialisme universalisant a probablement été le terreau de notre ruine actuelle (écologique mais aussi économique, scientifique, politique…). Or « penser demande d’apprendre à être en deuil-avec » : Noël (citant la philosophe Donna Haraway, in Critique N°680-681) rappelle que cet apprentissage de la perte est à la fois porteur « d’éthique mais aussi en mesure d’actualiser le contenu rageur de la mélancolie comme promesse politique ». C’est ce que les Extinction Studies défendent en refusant d’une part la tentation survivaliste clairement réactionnaire et d’autre part, celle tout héroïque voire messianique d’un sauvetage in extremis de notre monde. « Le mode abîmé qui est le nôtre demande moins à être réparé qu’à être re-lié, re-composé avec l’affect pour moteur et la forme comme véhicule (…) de manière à la fois inquiète et joyeuse » écrit-il encore dans son article de 2019. On reconnaît ici la notion d’affect défendue par Deleuze et Guattari dans Mille Plateaux, à savoir qu’être affecté est moins un sentiment personnel renvoyant à une identité propre qu’une capacité à être traversé par « d’étranges devenirs » comme celui dont Nietzsche en janvier 1889 fut le siège à Turin, lorsque témoin d’un cheval battu par son cocher, il se jeta à son cou avant de s’effondrer en sanglots. Romain Noël assume de venir de cet éthos fait de déploration, de pathétique, de vulnérabilité tout autant que d’espoir et de vitalité éclairée. La Grande Conspiration Affective en est la réalisation littéraire et peut-être davantage !
Constitué de deux parties, ce « livre dont vous êtes le terreau » s’ouvre sur un texte de 60 pages où s’exposent la méthode et les concepts du narrateur, des secrets de fabrication mêlant autobiographie et réflexion théorique, et chemin faisant Noël part à la rencontre d’artistes contemporains afin d’en donner à voir toute la vitalité. La seconde partie en 222 propositions dont chacune s’achève sur la possibilité de 2 ou 3 renvois, est le récit de l’aventure du héros. Non seulement on est invité à ne pas respecter l’ordre des pages mais le modèle de communication choisi par Noël est moins celui d’un Jacobson que celui du mycélium des champignons dont les filaments blanchâtres transmettent imperceptiblement des informations. Choix périlleux pour que s’installe par l’expérience de la lecture une immersion dans la réalité foisonnante de notre monde en ruine et dont les échos sont magnifiquement sonores. Champignons, bactéries, roches, oiseaux y sont les acteurs dramatiques. Et on se réjouit « qu’une fois lu, le livre forme une faille qui est un portail – ouvert sur d’autres mondes ».
Christine Plantec
La Grande Conspiration Affective. Un thriller théorique,
de Romain Noël, Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », 336 p., 22 €
Domaine français Triomphe des larmes
janvier 2025 | Le Matricule des Anges n°259
| par
Christine Plantec
Avec La Grande conspiration affective, récit inclassable, Romain Noël propose de tenir face à l’effondrement.
Un livre
Triomphe des larmes
Par
Christine Plantec
Le Matricule des Anges n°259
, janvier 2025.

