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Poches « Ma peine, cette garce, a appris à nager »

mars 2025 | Le Matricule des Anges n°261 | par Anne Kiesel

La correspondance de la peintre mexicaine Frida Kahlo est une belle plongée dans l’intimité de cette personnalité libre et combattante.

Frida Kahlo par Frida Kahlo. Écrits 1922-1954

Frida Kahlo est – évidemment – beaucoup plus que la pop star post mortem dont on retrouve les autoportraits sur des mugs et des tote bags. On peut conseiller à tous ceux qui achètent ces objets de s’offrir ce poche dodu qui se laisse dévorer dans la joie. C’est la réédition de sa correspondance, parue initialement en français chez Bourgois en 2007. Les textes ont été choisis par la critique et historienne de l’art Raquel Tibol, qui éclaire magnifiquement, avec ses notes, instructives et pas plombantes, les épisodes de la vie de Frida Kahlo et les nombreux personnages qui surgissent dans ses lettres, messages, dédicaces. Et il faut saluer la traduction de Christilla Vasselot : elle se joue des jeux de mots de l’autrice. Parce que Frida Kahlo (1907-1954) n’était pas seulement peintre. Elle maniait l’écriture avec malice, insolence, vigueur, avec toute la force qu’elle a dû déployer pour faire face à tant de difficultés (la polio à 7 ans, l’accident d’autobus à 18 ans, qui l’a littéralement déchirée, lui brisant la colonne vertébrale, entraînant douleurs terribles, opérations multiples, et ces tortures qu’était le port de corsets en plâtre puis en acier). « J’habite une planète douloureuse, transparente comme de la glace », écrit-elle à son amoureux Alejandro Gómez Arias, un an après son terrible accident. Ils étaient ensemble dans l’autobus, lui s’en sort mieux qu’elle. Le médecin mexi-cain de Frida veut lui « enlever un bout d’os dans une jambe pour le mettre dans la colonne ». On frémit pour elle, cela se passe il y a cent ans…
La vie avec Diego Rivera (qu’elle appelle mon enfant adoré) n’est pas non plus un ruisselet tranquille. « Je ne vaux guère plus que n’importe quelle autre fille déçue d’avoir été abandonnée par son homme », écrit-elle à des amis en 1934, après une énième crise. Un peu plus tard : « Je buvais pour noyer ma peine, mais cette garce a appris à nager ».
En 1939, la voilà à Paris, pour un projet d’exposition. C’est assez bordélique. « Quand je suis arrivée, les tableaux étaient encore à la douane, parce que ce f. de p. de Breton n’avait pas pris la peine de les en sortir. » Heureusement, elle rencontre Marcel Duchamp, « (un peintre merveilleux), le seul qui ait les pieds sur terre parmi ce tas de fils de pute lunatiques et tarés que sont les surréalistes ». Sa colère parisienne ne faiblit pas. « Je ne peux plus supporter ces maudits “intellectuels” de mes deux. (…) Ils passent des heures à réchauffer leurs précieuses fesses aux tables des cafés (…) en infectant l’atmosphère avec des théories et encore des théories qui ne deviennent jamais réalité. »
1946. Elle écrit à l’ambassadeur du Mexique au Venezuela. Sans excès de révérence. « Je n’aime pas vous sentir triste. Regardez autour de vous : il y a des gens, comme moi qui sont encore pire que mal, mais ils font avec et ils vont de l’avant, alors vous allez ma faire le plaisir d’arrêter de vous dévaluriner. » Mais d’où sort-elle ce jeu de mots mêlés, introduisant l’urine dans la dévalorisation ? Elle tente de remonter le moral de son ambassadeur : « Vous êtes une “grosse pointure”, camarade. »
Elle parle beaucoup d’argent, étant très souvent fauchée, et Diego Rivera aussi. Vendre des tableaux, se les faire payer, essayer d’avoir telle bourse, postuler pour tel prix. La réalité crue de la vie d’artiste. 
Vers la fin du livre, il y a un merveilleux portrait de Diego Rivera, qu’elle a écrit pour le catalogue d’une exposition en 1949. « Ses yeux globuleux, sombres, très intelligents et grands, sont à grand-peine retenus – presque hors de leurs orbites – par des paupières gonflées et protubérantes. (…) Ils sont très écartés. Ils permettent à son regard d’embrasser un champ visuel plus large, comme s’ils avaient été conçus pour un peintre des espaces et des foules. (…) En le voyant tout nu, on pense immédiatement à un enfant grenouille, debout sur ses pattes arrière. Sa peau est d’un blanc verdâtre, comme celle d’un animal aquatique. Seuls ses mains et son visage sont plus sombres, parce qu’ils ont été brûlés par le soleil. » Frida Kahlo, elle, a été brûlée par la vie et l’écrit merveilleusement.

Anne Kiesel

Frida Kahlo par Frida Kahlo.
Écrits 1922-1954

Traduit de l’espagnol (Mexique) par Christilla Vasserot, Christian Bourgois, « Satellites », 512 pages, 12,80

« Ma peine, cette garce, a appris à nager » Par Anne Kiesel
Le Matricule des Anges n°261 , mars 2025.
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