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Domaine français Au non du père

avril 2025 | Le Matricule des Anges n°262 | par Chloé Brendlé

Dans un récit hybride et rêveur, Marie NDiaye propose quatre variations autobiographiques sur les origines familiales et revient en particulier sur la figure de son père, sénégalais, qui a quitté très tôt femme et enfants.

Que savons-nous de nos proches ? Sous quelle forme retrouverons-nous des personnes que nous avons côtoyées mais dont nous nous sommes éloignés ? Ces questions hantent l’œuvre de Marie NDiaye. Elles ont souvent pris une tournure fantastique : dans La Sorcière, le père était littéralement transformé en escargot, dans Rosie Carpe, les parents avaient rajeuni jusqu’à presque devenir les contemporains de leurs enfants, dans Ladivine, un chien abritait les pensées de trois générations de femmes. Jusqu’à son dernier roman, paru en 2021, La Vengeance m’appartient, on ne compte pas les personnages qui changent plus ou moins radicalement de corps, de nom, de vie. Quand on entame son nouveau récit, Le Bon Denis, la narratrice tente d’éclaircir les souvenirs de ses premières années, bébé, auprès de sa mère vieillissante, et dont la mémoire commence à chanceler dans les couloirs d’un Ehpad. Quelle version de l’histoire faut-il croire, celle de Marie (son prénom n’est que suggéré), qui pense se rappeler la scène de l’abandon de son père, ou celle de la mère, qui prétend l’avoir quitté pour le « bon Denis » ? « Denis m’avait traitée comme sa fille. Comment, me disait-elle, pouvais-je avoir oublié un tel homme, et cependant croire me rappeler ce tableau pathétique dans lequel elle hoquetait et gémissait devant une porte que mon père aurait tirée derrière lui ? »
À ces interrogations initiales, le récit de Marie NDiaye n’apporte pas vraiment de réponse. Les quatre parties qui le composent sont autant de pièces jamais complètement raccord d’un puzzle familial et intime. La première et la dernière sont les plus fictionnelles : la première est une sorte de nouvelle réaliste grinçante ; la dernière s’apparente à un conte enjolivant le projet de retrouvailles avec le père dans un palace américain. Au centre du livre, deux parties plus courtes, sous forme de prose poétique, plongent plus directement dans la matière autobiographique. Dans l’une, l’écrivaine fait alterner les récits d’enfance des deux parents, la mère grandissant dans une ferme en Beauce, le père dans un orphelinat au Sénégal, « Deux ânes entêtés » réunis par l’espoir de s’en sortir grâce à l’école, « Elle au collège Denis-Poisson, Pithiviers, lui au Sacré-Cœur, Dakar ». Dans l’autre, le plus émouvant, elle revient à la première personne sur l’évolution de sa perception du père parti tôt, et loin.
Ce n’est pas la première fois que Marie NDiaye s’essaie à l’autobiographie dans la belle collection « Traits et portraits » dirigée par Colette Fellous aux éditions du Mercure de France. Il y a vingt ans, dans Autoportrait en vert, elle évoquait déjà la séparation de ses parents et leur vie parallèle, mais s’attachait surtout à la figure maternelle, à travers le motif d’une femme en vert à la fois évanescente et peu fiable. C’était un texte plus amer, qui portait davantage sur l’inguérissable déception des liens familiaux. Le Bon Denis est un récit plus hybride mais plus convaincant, et plus attachant. On peut lire chaque partie séparément – d’ailleurs, l’une d’elles a déjà paru précédemment dans un recueil collectif –, mais chacune permet d’explorer sous un angle différent une facette de l’énigme des siens. C’est un beau texte, qui donne à rêver et à penser, porté aussi, comme le veut le principe de la collection, par des photos. Hormis les portraits de l’écrivaine, elles ne sont pas personnelles, mais participent avec force à l’évocation d’univers étrangers, notamment dans la confrontation de la Beauce et du Sénégal, ou dans la figuration du rêve américain. Ce n’est pas la première fois non plus que l’écrivaine réinvente les retrouvailles avec son père, ni qu’elle évoque le racisme qu’il a subi. Elle le faisait notamment parler dans sa pièce Papa doit manger (2008). Ici, elle revient avec plus de douceur sur son propre regard biaisé d’enfant : « Mais comment, pensais-je vaguement, ne pas se sentir heureux et fier de vivre dans le plus beau pays du monde et d’y avoir, en plus, une vraie petite Française de fille ? ». Au-delà de l’intérêt biographique pour cette immense conteuse, Le Bon Denis traduit puissamment les troubles de notre perception familiale, entre imagination et réalité, tragicomique et angoisse.

Chloé Brendlé

Le Bon Denis, de Marie NDiaye
Mercure de France, 127 pages, 18,50

Au non du père Par Chloé Brendlé
Le Matricule des Anges n°262 , avril 2025.
LMDA papier n°262
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LMDA PDF n°262
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